Changer les cultures

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Le projet Jaden nou, se vant nou, «Notre jardin, notre sécurité alimentaire» en créole, aide les agriculteurs à s’adapter aux changements climatiques en délaissant le café au profit de plantes choisies pour leur grande adaptation et la sécurité alimentaire qu’elles offrent.
Photo: Jonathan Mercier Le projet Jaden nou, se vant nou, «Notre jardin, notre sécurité alimentaire» en créole, aide les agriculteurs à s’adapter aux changements climatiques en délaissant le café au profit de plantes choisies pour leur grande adaptation et la sécurité alimentaire qu’elles offrent.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Zacher a 46 ans ou, comme il le dit lui-même, 46 récoltes de café. En Haïti, il n’est pas rare d’entendre un fermier donner son âge ainsi tellement la culture du café fait partie du quotidien. Mais sur les collines de Mombin-Crochu, le village de Zacher dans le nord-est du pays, le caféier se meurt ; la plante est trop fragile pour résister aux changements climatiques. Haïti, le pays le plus pauvre des Amériques, aujourd’hui touché par de terribles émeutes, est aussi le quatrième pays le plus vulnérable aux changements climatiques au monde…

« En temps normal, le transport représente déjà un défi énorme en Haïti ; alors là, ça devient vraiment difficile de s’approvisionner », lance Félix Boudreault, agent de communication et de financement au Carrefour de solidarité international (CSI). L’organisme collabore depuis quelques années avec son partenaire terrain, l’Institut de recherche et d’appui technique en aménagement du milieu (IRATAM), pour la diversification agricole et la création de forêts cultivables résistantes et adaptées aux changements climatiques.

Photo: Jonathan Mercier

Le projet Jaden nou, se vant nou, « Notre jardin, notre sécurité alimentaire » en créole, se développe dans le cadre du Programme de coopération climatique internationale, financé par le Fonds vert. « C’est un programme qui vient de gagner un prix à l’ONU. Il fonctionne très bien et il porte des fruits en aidant les agriculteurs à s’adapter aux changements climatiques », précise M. Boudreault.

Il n’y a pas si longtemps, les projets de coopération, celui du CSI en particulier, appuyaient la culture du café. « Comme il y a eu beaucoup de déforestation en Haïti et que le caféier est un arbuste qui pousse sous la canopée, l’idée de départ était de faire des jardins cachés », explique le coopérant. On fournissait alors aux fermiers différentes plantes et des arbres pour obtenir une forêt cultivable qui, tout en protégeant le café, offrait une sécurité alimentaire puisque d’autres éléments, comme les tubercules, pouvaient être mangés. « L’objectif était de diversifier les cultures autour du café », ajoute-t-il.

Aujourd’hui, on réalise que, même sous ces jardins cachés, le café ne pousse plus : « Les changements climatiques vont trop vite, les sécheresses sont trop régulières et les événements climatiques extrêmes, sans même parler d’ouragans, mais simplement de vents très forts, peuvent anéantir les cultures de café », précise Félix Boudreault, qui poursuit : « Le constat est clair : on ne peut plus encourager la culture du café ; on ne rend plus service à personne. Si la culture du café devient de plus en plus difficile et n’est déjà plus rentable, les autres plantes de ces jardins cachés vont bien.

Photo: Jonathan Mercier

Gingembre et autres tubercules

Le meilleur exemple est le gingembre : c’est une plante solide, qui va résister facilement aux changements climatiques, qui peut être cueillie n’importe quand durant l’année et qui, de plus, se vend très bien. « C’est une plante d’avenir pour Haïti ! »

Toutes ces plantes choisies pour leur grande adaptation et la sécurité alimentaire qu’elles offraient devaient servir à protéger le café. « Il faut changer les cultures. Les Haïtiens ne connaissent pas nécessairement les changements climatiques, même s’ils les subissent », déplore M. Boudreault. Il y a donc toute une portion du projet qui est consacrée à l’éducation et la formation. « Il faut aussi que les fermiers sachent qu’ils vivent une période d’adaptation pour qu’ils puissent accepter les changements dans leurs cultures. »

Après la formation vient l’action : tout un réseau de pépinières collectives a été mis sur pied. « Elles se développent au sein des coopératives de producteurs de café. Les pépinières vont cultiver différentes plantules adaptées, qui seront ensuite distribuées aux agriculteurs. Ça leur permet de transformer petit à petit leurs plantations », précise le coopérant. Les agronomes de l’IRATAM accompagnent les producteurs jusque dans la vente du produit.

Aujourd’hui, le projet du CSI tire à sa fin. Toutefois, l’organisme espère poursuivre sa collaboration avec l’IRATAM dans le cadre d’un futur projet avec le Programme de coopération climatique internationale.

« Cette fois, on se pencherait sur l’irrigation, une autre pièce du délicat puzzle, note M. Boudreault. On est fier du projet, qui est déjà un succès. S’il y avait une réticence au début, la présence de l’IRATAM, qui s’était déjà acquis la confiance des fermiers, a facilité l’acceptation de nouvelles cultures auprès des gens, ajoute-t-il. Pour 2018-2019, ce sont plus de 89 000 plants qui auront été produits et distribués. »

Lentement, Zacher fait le deuil de sa plantation de café. Un jour, il comptabilisera peut-être sa longévité en récoltes de pois Congo, de gingembre ou de moringa.

Photo: Jonathan Mercier