Le passage au numérique, un enjeu de culture

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
À court terme, le gouvernement souhaite que tous les services soient accessibles par Internet et qu’il ne faille plus se déplacer pour refaire faire son permis de conduire, par exemple.
Photo: Catherine Legault Le Devoir À court terme, le gouvernement souhaite que tous les services soient accessibles par Internet et qu’il ne faille plus se déplacer pour refaire faire son permis de conduire, par exemple.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Soutenue par les chercheurs et les professeurs de l’École nationale d’administration publique (ENAP), la fonction publique est en train de mettre en branle un vaste programme de modernisation afin de prendre le virage numérique.

« Québec a pris beaucoup de retard par rapport à ce qui pourrait être fait, admet Éric Caire, ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale. Cela dit, depuis que nous sommes au gouvernement, nous avons pris la mesure de la situation et nous travaillons fort à transformer tous nos ministères et nos organismes. »

De fait, le gouvernement a déposé sa stratégie de transformation numérique en juin dernier. Le projet de consolidation des centres de traitement informatique des organismes publics, qui prévoit une centralisation physique du stockage de toutes les données à Québec et Montréal, a quant à lui été lancé en février. Et le gouvernement planche actuellement sur la première politique de cybersécurité et sur la mise en place d’un centre gouvernemental de cyberdéfense. Quant au nouveau centre québécois d’excellence numérique, il a pour objectif d’offrir du soutien aux organisations publiques dans la mise en œuvre de leur plan de transformation numérique.

« Nous en sommes pour l’instant à l’élaboration de ce qui est moins tangible pour le citoyen, concède le ministre, mais nous avons posé les bases qui vont nous permettre d’avancer rapidement maintenant, pour répondre adéquatement aux besoins des citoyens du XXIe siècle. »

Réalité passéiste

À court terme, le gouvernement souhaite que tous les services soient accessibles par les sites Internet des ministères et des organismes publics. Qu’il ne faille plus se déplacer pour refaire faire son permis de conduire ou faire une demande de renouvellement de bail pour un propriétaire de bistro. Que tout cela puisse se faire numériquement, avec un téléphone intelligent. Mieux, le gouvernement souhaite éliminer le plus possible toutes les cartes — permis de conduire, RAMQ, cartes d’hôpital, etc. — qui encombrent nos portefeuilles. « Les cartes, c’est vraiment une réalité passéiste », fait valoir M. Caire.

Si le gouvernement semble donc avoir enclenché la vitesse supérieure, tous les experts n’estiment pas pour autant que le train aille encore assez vite, et surtout qu’il prenne la bonne direction.

« On ne peut pas réellement parler de réforme de la fonction publique aujourd’hui, juge Guillaume Lavoie, chargé de cours à l’École nationale d’administration publique (ENAP), spécialisé en économie collaborative et en politiques publiques. Tant que l’on croira que le passage au numérique relève d’un enjeu technologique, on passera à côté de la modernisation de l’État. En réalité, il s’agit d’un enjeu de culture. » Parce qu’il s’agit principalement d’accepter, d’une part, que l’information soit plus démocratiquement répartie et partagée, et d’autre part, que les citoyens soient plus actifs dans les processus de décision.

« Or, traditionnellement, celui qui a l’information, c’est celui qui a le pouvoir, poursuit M. Lavoie. La partager est perçu comme une perte de pouvoir. Il y a une certaine forme de résistance. »

Créer un nouveau terreau

Même analyse de la part de Daniel J. Caron, professeur à l’ENAP et titulaire de la Chaire de recherche en exploitation des ressources informationnelles. Selon lui, le numérique, c’est une relation entre la technologie et l’humain. « Faire un virage numérique, ce n’est pas seulement ajouter des technologies, estime-t-il, c’est créer un tout nouveau terreau, travailler autrement, penser, réagir autrement. »

Il prend l’exemple des sites Internet de l’administration et des agences du gouvernement. Le citoyen s’attend à quelque chose de plus vivant, affirme-t-il. Il voudrait pouvoir dialoguer en temps réel avec un programme de type chatbox pour avoir une réponse immédiatement.

« Le monde des possibles est beaucoup plus vaste, ergonomique et convivial, insiste M. Caron. C’est difficile à mettre en œuvre parce qu’on ne part pas de rien. Il faut réinventer toute une machine conçue dans les années 60-70, autant dire au Moyen Âge. Mais si l’administration publique ne va pas plus vite, elle va perdre rapidement de sa crédibilité. Les citoyens trouveront des solutions alternatives, notamment en se tournant vers le privé. »

Collaboration citoyenne

Lorsque tout le monde accepte de sortir de sa zone de confiance et d’embrasser les possibilités offertes par le numérique, les résultats sont souvent très enrichissants. Exemple en est avec le chronoscope, un projet de recherche-action, qui vise à concevoir, à développer et à expérimenter une plateforme de collaboration citoyenne dans la mise en valeur du patrimoine documentaire.

« Nous faisons appel aux citoyens qui s’intéressent à l’histoire et au patrimoine afin qu’ils nous fournissent toutes les informations en leur possession sur des images d’archives données, explique Christian Boudreau, chercheur à l’ENAP et responsable du chronoscope. Le numérique fait en sorte que les administrations mettent de plus en plus de photos d’archives en ligne. Mais pour un grand nombre, nous n’avons pas d’informations. Or, il y a des gens qui ont des connaissances de première main ou qui sont tellement passionnés qu’ils ont des expertises parfois égales à certains professionnels. »

Le numérique permet aujourd’hui de rejoindre ces communautés de passionnés. Ainsi, par l’entremise de la page Facebook du chronoscope, une citoyenne a permis la semaine dernière par exemple de mettre un nom sur une église dont les archives avaient perdu la trace. Non seulement la dame a reconnu l’égliseNotre-Dame-de-Grâce à Hull, mais elle a même épinglé un article relatant sa destruction par le feu en 1971.

« Grâce à la communauté, nous sauvegardons la mémoire du Québec, souligne M. Boudreau. Et ce sont des tâches que les archivistes n’ont pas le temps de faire. »

L’État a pour sa part lancé le mois dernier la première plateforme de consultation du gouvernement du Québec. À terme, celle-ci pourra être utilisée par toutes les instances gouvernementales qui souhaiteront consulter l’ensemble de la population ou un public précis en vue de l’élaboration, par exemple, d’une stratégie, d’un plan d’action ou d’une politique.

« Le monde bouge très vite actuellement, conclut Guillaume Lavoie. Il faut accepter de tester des choses, de mettre en place des projets pilotes, des initiatives variées, quitte à se tromper et à revenir en arrière. »