Sortir les mères de la pauvreté pour sortir les enfants du travail

Jean-François Venne Collaboration spéciale
Des enfants travaillant sur un chantier de construction à New Delhi, la capitale indienne.  Il est très difficile pour une femme d’accéder à un emploi en Inde, ce qui ouvre grand la porte  à l’exploitation des enfants.
Dominique Faget Agence France-Presse Des enfants travaillant sur un chantier de construction à New Delhi, la capitale indienne. Il est très difficile pour une femme d’accéder à un emploi en Inde, ce qui ouvre grand la porte à l’exploitation des enfants.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Éloïse Savoie, directrice générale de l’Aide internationale pour l’enfance (AIPE), n’en démord pas. Pour lutter efficacement contre l’exploitation des enfants, il faut s’attaquer à la pauvreté, notamment celle des parents.

« C’est précisément l’objectif du projet de microcrédit que nous menons auprès de femmes dans une dizaine de villages de pêche indiens », ajoute-t-elle. Les hommes de ces villages pratiquent la pêche artisanale en mer, un métier à haut risque qui en laisse plus d’un sur le carreau. Des pères de famille meurent régulièrement dans ces activités ou en ressortent plus ou moins invalides. Les mères se retrouvent alors responsables de faire vivre la famille.

Malheureusement, il est très difficile pour une femme d’accéder à un emploi en Inde. Ces mères de famille doivent donc souvent se résoudre à emprunter de l’argent à des usuriers locaux, à des taux d’intérêt très élevés. Il n’est pas rare que ceux-ci avoisinent 50 % par année. La famille se retrouve rapidement très endettée et ce sont les enfants qui vont travailler pour contribuer au remboursement de la dette.

Briser le cercle vicieux

« Pour briser ce cercle vicieux, l’AIPE octroie de petits prêts, souvent moins de 300 dollars, sans intérêt, afin que les femmes puissent démarrer leur entreprise », explique Éloïse Savoie. Les idées de projet ne manquent pas. Certaines vendent des bijoux ou encore du poisson frais ou séché, d’autres confectionnent des petits-déjeuners ou ouvrent de petites fruiteries ou épiceries. Même à petite échelle, ces entreprises leur permettent d’augmenter leurs revenus et de se débarrasser de leur dette envers l’usurier, ce qui est l’objectif de départ. Les femmes ne commencent à rembourser l’AIPE qu’une fois cette étape franchie.

Lorsque le montant prêté par l’AIPE a été complètement repayé, l’organisme fait un nouveau prêt aux femmes qui en font la demande. Elles disposent ainsi d’un nouveau financement à investir dans leur entreprise, pour la consolider et la faire grandir. Le programme n’a donc pas comme seul objectif de les sortir des griffes des usuriers, mais aussi d’augmenter leur niveau de vie. Cela a généralement un effet positif sur les conditions de vie des enfants, qui mangent mieux et peuvent retourner à l’école. Certaines familles peuvent aussi emménager dans une meilleure habitation.

Les femmes entrepreneures créent des groupes d’entraide et de solidarité. Ce projet, mené en collaboration avec une organisation locale, a d’ailleurs aussi un impact sur l’augmentation du degré d’autonomie de ces femmes. « On voit leur statut dans le village changer, confirme Éloïse Savoie. Elles démontrent aussi un très grand esprit entrepreneurial. »

Une économie sociale et solidaire

L’AIPE lutte contre le travail des enfants et leur exploitation depuis près de 20 ans. L’organisme est actif en Inde, en Thaïlande et en Haïti. Ses projets visent à aider les enfants à sortir du monde du travail pour retourner à l’école, à lutter contre leur exploitation sexuelle et à améliorer les conditions de vie des familles.

Ces projets s’inscrivent en droite ligne avec l’idée qu’une autre forme d’économie est possible et souhaitable. Une économie sociale et solidaire qui favorise la justice sociale et environnementale. « Notre système économique capitaliste place la croissance et le profit au centre de l’économie et promeut des modes de consommation non durables, critique Éloïse Savoie. L’économie sociale et solidaire remet l’être humain au cœur de l’économie. Elle cherche à répondre aux besoins des communautés et des citoyens, en proposant d’autres modes de production, d’échange et de consommation. Elle n’oppose pas l’économie au social, elle les lie. »

Si l’aide apportée aux familles en difficulté dans des pays étrangers est cruciale, les consommateurs des pays riches peuvent jouer un rôle très important aussi. Ces pays consomment une grande part des produits provenant des pays plus pauvres. Par exemple, la majorité du cacao produit dans le monde est consommée dans les pays développés, l’Allemagne et la Belgique en tête, selon l’industrie européenne du chocolat, des biscuits et confiseries. Or, dans plusieurs pays producteurs, le travail des enfants est très présent dans la culture du cacao, laquelle constitue aussi une grande cause de déforestation en Afrique de l’Ouest. Selon l’UNICEF, plus d’un million d’enfants participent chaque année à la récolte du cacao dans les plantations de Côte d’Ivoire, le plus grand producteur mondial de cette fève.

« En choisissant des produits issus du commerce équitable, on peut lutter contre l’exploitation des enfants et favoriser une plus grande justice climatique », souligne Éloïse Savoie.