Le Monde Festival: faire le point sur l'état du monde

Animée par Isabelle Porter, journaliste au «Devoir», la conférence sur le phénomène #MoiAussi a réuni sur scène la journaliste française Astrid de Villaines, la sociologue Sandrine Ricci et la député péquiste Véronique Hivon.
Photo: Alice Chiche Le Devoir Animée par Isabelle Porter, journaliste au «Devoir», la conférence sur le phénomène #MoiAussi a réuni sur scène la journaliste française Astrid de Villaines, la sociologue Sandrine Ricci et la député péquiste Véronique Hivon.

Les quotidiens Le Devoir et Le Monde organisent une deuxième série de débats publics à Montréal. Pour l’occasion, des personnalités québécoises et françaises sont réunies afin de discuter d’enjeux sociaux, philosophiques, scientifiques, artistiques et environne-mentaux. Après un lancement des activités vendredi, les discussions se poursuivent samedi. Aperçu de la journée de vendredi.


 

Tourisme envahissant

Le Québec est-il épargné par le phénomène du surtourisme ?

Le Québec est-il épargné par le raz-de-marée de touristes qui inondent certaines régions du monde, noyant parfois la population locale ? Il semblerait que oui, mais un développement raisonné est essentiel au maintien du bon climat qui règne actuellement entre les Québécois et leurs visiteurs.

« Effectivement, dans le Vieux-Québec, il peut y avoir des périodes dans l’année où on a l’impression qu’il y a beaucoup de monde. Lors du débarquement de croisiéristes, on peut compter [15 000 touristes par jour] pour une population de 550 000 personnes », explique Martin Soucy, le président-directeur général de l’Alliance de l’industrie touristique du Québec.

Toutefois, on n’est « vraiment pas » en situation de surtourisme, dit-il. « Par contre, il faut penser à ce qui s’en vient. On a cette chance-là [au Québec]. » Pour lui, la manne touristique représente une occasion à saisir plutôt qu’une menace.

« Il faut voir quel est l’effet [de l’industrie touristique] sur la population et si c’est acceptable, ajoute-t-il. Tout développement économique amène un certain dérangement. »

« On ne doit pas parler de congestion touristique au Québec, mais plutôt penser à la façon dont on va arriver à gérer notre capacité d’accueil », estime lui aussi Fabien Durif, professeur à l’UQAM et directeur de l’Observatoire de la consommation responsable. À son avis, il y a encore très peu de touristes au Québec, surtout en région.

Barcelone, Venise, le Machu Picchu : le surtourisme frappe puissamment quelques cibles bien circonscrites. L’explosion des classes moyennes dans les pays émergents, combinée à une baisse constante du prix du transport aérien alimente ce flot de voyageurs qui se rendent presque tous dans les quelques mêmes lieux sur la planète. Il y avait 525 millions de visiteurs internationaux en 1995 et on estime que ce nombre passera à près de 2 milliards en 2030.

Dans les grandes capitales européennes, le poids du tourisme de masse se fait réellement sentir. Delphine Bürkli, la mairesse du 9e arrondissement de Paris — un grand pôle commercial et touristique de la Ville Lumière — met d’ailleurs en garde contre les mauvaises expériences qui peuvent découler du tourisme de masse.

Même si elle se dit convaincue des bénéfices économiques et humains du voyage, Mme Bürkli doute que les touristes qui passent à Paris en coup de vent pour magasiner et prendre quelques photos en retirent une très bonne expérience. « Ce n’est pas ça ma vision du tourisme, dit-elle. Je ne veux pas qu’on en arrive là. C’est pourtant la pente sur laquelle on est en train de glisser. »

Alexis Riopel

 
 

#MoiAussi

Deux ans plus tard, le système judiciaire est en voie de transformation

Il y a tout juste deux ans, le mouvement #MoiAussi libérait la parole de femmes victimes d’agression ou de harcèlement sexuel. On constate aujourd’hui que le système de justice a souvent bien du mal à prendre en charge ces dossiers. Toutefois, les choses bougent, du moins au Québec. Quel sera l’héritage judiciaire du mouvement ?

« Ce n’est pas normal qu’on accepte que ce système demeure comme il est, soutient Véronique Hivon, députée péquiste de Joliette depuis 2008. Mon combat, c’est que plutôt que d’exiger que les victimes s’adaptent au système, c’est d’adapter le système à la réalité des victimes. »

L’ex-ministre travaille actuellement au sein d’un comité non partisan qui s’est donné la mission de redonner confiance envers le système de justice aux victimes de violences sexuelles. En mars dernier, il a mis un groupe d’experts indépendants sur le dossier.

« Ce qui est fascinant, c’est qu’au cours du temps, le système judiciaire a pris des initiatives pour s’adapter à des agresseurs ou à des contrevenants qui ont des problèmes particuliers : santé mentale, itinérance, toxicomanie. On appelle ça des tribunaux spécialisés. […] Pourquoi on ne serait pas capables de faire la même chose quand c’est la victime [qui a des besoins particuliers] ? » demande-t-elle.

Astrid de Villaines, une journaliste française qui s’est penché de près sur la question des violences sexuelles, entend avec un peu de jalousie le plaidoyer de Mme Hivon.

« On revient de très, très loin au niveau judiciaire, en France, dit-elle. Selon une étude réalisée l’année dernière, sur 120 féminicides, un tiers des femmes étaient allées à la police dans le passé pour déposer une plainte. Ça donne froid dans le dos. »

Mme de Villaines souligne qu’un projet expérimental de tribunaux spécialisés dans les violences sexuelles est sur les rails en France.

D’autres exemples existent ailleurs dans le monde. En Afrique du Sud, où les taux d’agression sexuelle étaient catastrophiques, l’État a mis en place des guichets uniques où les victimes peuvent obtenir l’aide de travailleurs sociaux, de conseillers juridiques, etc. Elles peuvent y démarrer un processus judiciaire si c’est leur souhait, ou encore se tourner vers d’autres voies.

« Je pense que #MeToo, ce n’est pas juste une question de libération de la parole », juge la sociologue féministe Sandrine Ricci de l’UQAM. Maintenant que les langues sont (un peu plus) déliées, il est urgent d’éliminer les problèmes structurels qui entretiennent encore les violences envers les femmes, défend-elle.

Alexis Riopel

 
 

Trump, ce céphalopode

Le président américain est-il imprévisible ou irrationnel ?

Le débat sur la diplomatie erratique des États-Unis actuels durait depuis un peu plus de cinquante minutes quand la professeure Élisabeth Vallet de l’UQAM a tenté de résumer la manière Trump en proposant une allégorie impliquant un céphalopode.

« Dans le fond des mers, il y a ce mollusque qu’on appelle une seiche et qui, lorsqu’il cherche à fuir ses ennemis, crache un nuage noir », a-t-elle dit. Je pense que Trump est une seiche. Dans une certaine mesure, il commence à cracher des nuages noirs dans des situations qui s’embrouillent rapidement. »

La comparaison a fait rigoler les quelques dizaines de personnes attirées vendredi matin au Musée des beaux-arts de Montréal. La chercheuse en résidence de l’Observatoire des États-Unis (également chroniqueuse au Devoir) échangeait avec l’ancien ambassadeur français Michel Duclos à partir de cette question : « Peut-on composer avec un “allié” américain à la gouverne irrationnelle ? »

Les panélistes ont livré des observations bien pessimistes, on pourrait dire noires comme la sépia, en évoquant de multiples exemples, dont la récente et impulsive annonce du retrait des troupes américaines de Syrie.

Le diplomate français, maintenant conseiller spécial de l’Institut Montaigne de Paris (un think tank indépendant), a rappelé que l’imprévisibilité peut entraîner de graves problèmes en diplomatie. Il a cité le président français, Emmanuel Macron, disant qu’« un allié se doit d’abord d’être fiable ».

Mme Vallet a enchaîné en demandant si Donald Trump est irrationnel ou imprévisible. Elle a rappelé la stratégie du fou (madman theory) du président Nixon qui faisait croire aux dirigeants communistes qu’il était imprévisible pour réduire leurs ardeurs provocatrices.

« Est-ce que Trump est capable d’articuler une stratégie de l’homme fou ? a demandé Mme Vallet. J’ai des doutes. J’ai plutôt l’impression que c’est son inconstance, son impulsivité [qui le caractérisent]. »

La professeure a finalement proposé une sorte de projection rationnelle à partir du constat selon lequel le président est irrationnel.

« Le problème, si l’on va jusqu’au bout de l’idée, c’est de savoir jusqu’à quel point cette irrationalité, conjuguée à cette imprévisibilité, va nous laisser un legs avec lequel on va devoir composer. […] C’est un changement paradigmatique qui équivaut à celui du 11 Septembre. »

Le diplomate a fait cette prévision encore plus concrète. « Si Trump est réélu, et il y a quand même de fortes probabilités, l’OTAN connaîtra ses derniers soubresauts, entrevoit M. Duclos. Ça me paraît clair. […] Ce qu’il y a de nouveau avec Trump, c’est la fin de la solidarité. »

Stéphane Baillargeon

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que l'on pouvait trouver 230 000 touristes dans le Vieux-Québec lors du débarquement de croisiéristes, a été corrigée.