Les conditions de logement des Autochtones, une honte pour le Canada

Une maison de la réserve de Rapid Lake, au Québec, photographiée en 2004 
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Une maison de la réserve de Rapid Lake, au Québec, photographiée en 2004 

Vendredi dernier, Leilani Farha, la rapporteuse spéciale des Nations unies sur le logement convenable, présentait un rapport décrivant les conditions de logement « abominables » que vivent les Autochtones un peu partout dans le monde — Canada y compris. Le Devoir s’est entretenu avec cette experte indépendante basée à Ottawa pour en apprendre davantage sur son enquête.

 

Pouvez-vous raconter une visite particulièrement marquante au sein d’une communauté autochtone éprouvant des problèmes de logement ?

J’ai vécu une expérience curieuse dans la ville de Mexico en janvier 2018. D’une part, je suis allée visiter une communauté autochtone vivant dans un bâtiment endommagé par un tremblement de terre survenu l’année précédente. Le séisme avait causé des fissures dans les fondations et les murs de l’édifice. Les pièces étaient très petites, les conditions étaient rudes. De plus, ces gens vivaient sur un terrain qui, leur disait-on, ne leur appartenait pas. Pourtant, ils habitaient là depuis de nombreuses années : c’était chez eux. Ils espéraient que le titre de propriété leur soit enfin accordé afin qu’ils puissent y rester et réparer le bâtiment.

D’autre part, je suis aussi allée dans une communauté autochtone, toujours à Mexico, dont les membres ont travaillé pendant 10 ans pour régulariser le statut de propriété du terrain et des trois ou quatre bâtiments qu’ils habitaient. Ils y sont finalement parvenus, et se sont ensuite impliqués dans la rénovation de la propriété en l’adaptant à leurs besoins. C’était fabuleux : il y avait de magnifiques murales sur les murs extérieurs, une aire commune où se réunir. Les résidents avaient même lancé des micro-entreprises et ils avaient prévu un espace pour vendre leurs produits. Ça montre bien ce qui est possible quand le titre de propriété est accordé aux gens : ça débouche sur des projets modestes, mais durables et fidèles à leur culture.

 

J’imagine que ce dernier exemple n’est toutefois pas représentatif de ce qu’on voit généralement dans le monde ?

Non, pas du tout. J’ai écrit ce rapport parce que, après six ans en tant que rapporteuse spéciale, il m’était devenu évident que ce sont les Autochtones qui vivent dans les pires conditions de logement sur Terre. Puisqu’ils sont, en quelque sorte, les gardiens de la planète, c’est assez troublant.

Les Autochtones ne subissent pas seulement les conséquences de vivre dans des logements inadéquats — ils manquent souvent d’eau potable, par exemple —, mais ils sont aussi disproportionnellement victimes de violations de leur droit au logement, que ce soit à cause de l’accaparement du territoire pour des barrages ou l’industrie agroalimentaire, de la financiarisation des terres, de la construction d’oléoducs, de l’extraction des ressources comme le gaz naturel, l’or ou le pétrole. Ils sont poussés hors de leur terre. Ils sont donc forcés à migrer vers les villes, où, souvent, on ne leur fournit pas d’endroits où se relocaliser. En milieu urbain, ils éprouvent de la difficulté à louer un logement parce qu’ils subissent de la discrimination. Souvent, ils se retrouvent donc dans la rue. Dans la plupart des villes où il y a des sans-abri, les Autochtones sont surreprésentés. C’est particulièrement le cas au Canada.

 

Au Canada, justement, qu’avez-vous observé ?

Il y a quelques années, je suis allé à Regina — pas en tant que rapporteuse spéciale, toutefois. Dans une partie de la ville où habitent beaucoup d’Autochtones, c’était comme l’apartheid. La situation était absolument inacceptable. Les conditions de logement y étaient très, très mauvaises. Les gens vivaient extrêmement à l’étroit. Des gens devaient dormir sur des matelas à l’extérieur de leur maison tant le problème du surpeuplement était grave. Je suis certaine que les choses ne se sont pas améliorées depuis lors, parce qu’il n’y a pas eu de politiques pour régler le problème.

Nous savons aussi que le surpeuplement est un problème sérieux dans le Nord, notamment à Iqaluit. Je n’y suis pas allé moi-même, mais j’ai entendu que des gens y dorment les uns après les autres, en suivant un horaire, parce qu’il n’y a pas assez de lits disponibles. Ce n’est pas rare qu’une quinzaine de personnes vivent sous le même toit.

Cette situation est complètement inacceptable pour un pays riche comme le Canada. La relation de type colonial avec les peuples autochtones qui persiste doit prendre fin. Ce n’est pas en phase avec les traités internationaux garantissant les droits fondamentaux. Les solutions valables proviendront des communautés autochtones elles-mêmes. On est loin de cela au Canada, et, bien franchement, un peu partout dans le monde.

 

Comment les Autochtones composent-ils avec le problème des logements surpeuplés ?

Ils ne veulent absolument pas vivre dans ces conditions. Le surpeuplement provoque des conséquences très concrètes. Par exemple, dès qu’une personne tombe malade, tout le monde y passe. Et quand vous ne disposez pas d’eau potable, les chances sont encore plus grandes de contracter des maladies. Et puis, le surpeuplement cause aussi des tensions. C’est difficile de vivre dans une promiscuité aussi grande. Ça peut mener à davantage de violence, particulièrement envers les femmes et les enfants.

Cependant, la solution au surpeuplement pour les communautés autochtones n’est pas nécessairement la même que celle pour le reste des Canadiens. Les Autochtones ont un sens différent de la famille. Quand un parent a besoin d’un endroit où s’installer, sa famille n’hésitera souvent pas à l’héberger, qu’elle ait un lit à lui offrir ou pas. On doit donc penser différemment au logement pour les Autochtones. Ce sont les communautés elles-mêmes qui doivent déterminer leurs besoins, mais elles ont besoin de soutien. Et pas juste de soutien financier. Le gouvernement canadien a développé une stratégie nationale pour le logement qui n’inclut pas les Autochtones ; Ottawa a indiqué qu’il voulait une stratégie spécifique pour eux. Je suis d’accord avec cette idée, et les communautés autochtones aussi je crois, mais nous attendons encore de voir cela se concrétiser.

 

Est-ce que l’adoption de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones au Canada, comme l’a promis Justin Trudeau, changerait quelque chose en matière de logement ?

Oui, absolument, et c’est ce que je préconise. La loi canadienne stipule déjà que les politiques sur le logement doivent respecter les droits fondamentaux. Si le gouvernement intégrait à la loi la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, le droit au logement devrait être interprété en conséquence. Ainsi, aucun programme ni aucune politique concernant le logement des peuples autochtones ne pourraient être adoptés sans leur consentement informé et préalable.

3 commentaires
  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 25 octobre 2019 13 h 08

    Pourquoi?

    Avec tout l'argent que le gouvernement fédéral leur donne, pourquoi ne sont-ils pas capables de se prendre en main et de se donner des habitatons convenables?

    C'est un mystère pour moi.

    • Pierre Rousseau - Abonné 26 octobre 2019 07 h 55

      C'est un mystère pour bien du monde car les gens ne connaissent pas grand chose de la situation coloniale des peuples autochtones. Ils n'ont pas choisi de devenir des pupilles de l'état : ce sont les gouvernements non autochtones qui ont décidé de prendre leurs territoires pour les exploiter et y placer des colons, des mines, des chemins de fer etc. On les a confinés dans des réserves desquelles ils ne pouvaient pas sortir sans la permission écrite de l'agent des Indiens. Ce sont nos gouvernements qui se sont enrichis avec les territoires autochtones et c'est ce qui a permis notre train de vie de pays dit « développé ».

      Mais après qu'on se soit enrichis, on a « oublié » de partager ces richesses avec les peuples qu'on avait dépossédés. S'il est vrai que les budgets des ministères dédiés aux peuples autochtones sont substantiels, une très grande partie sert à payer des fonctionnaires qui décident à la place des autochtones. En fait l'argent investi dans les collectivités autochtones est nettement insuffisant pour que les gens aient un niveau de vie décent. Les gouvernements ont laissé la situation se détériorer au cours des décennies en oubliant les peuples autochtones dans leurs réserves et leurs collectivités et les coûts des réparations et des nouvelles infrastructures nécessaires sont devenus astronomiques. C'est comme les routes, on ne les a pas entretenues pendant des décennies et on paie maintenant.

      Tant que la relation coloniale va continuer, la situation ne pourra s'améliorer d'une manière significative et les collectivités qui vont mieux que les autres sont souvent en autodétermination, c'est-à-dire autonome avec leur propre gouvernance. Malheureusement les mythes et les stéréotypes persistent au pays et certains commentaires en sont souvent une illustration.

  • Pierre Rousseau - Abonné 26 octobre 2019 08 h 08

    Confirmation

    Je peux confirmer l'évaluation de la rapporteuse car j'ai été dans un très grand nombre de communautés autochtones au pays. Dans l'Arctique il n'est pas rare que les enfants soient dehors la nuit, surtout en été quand il y a de la lumière 24 heures par jour; c'est la rotation dans les maisons car elles sont trop petites pour les grandes familles et les adultes doivent souvent dormir la nuit car ils et elles travaillent dans le jour. Des maladies que l'on croyait éradiquées sont réapparues dans le Nord et je me souviens d'un vol entre 2 collectivités du Nunavut où on a averti les passagers qu'il y avait à bord une personne qui avait la tuberculose et de prendre les précautions pour ne pas s'exposer. Dans les maisons surpeuplées la tuberculose s'est répandue et nous avons eu une résurgence de la maladie.

    Dans un village, Pangnirtung, il y avait des petites maisons qu'on appelait affectueusement des « Matchbox » (boîtes d'allumettes) à cause de leur petitesse et elles n'étaient composées que d'une pièce avec la toilette (une poubelle avec un sac à ordure pour collecter le tout, qu'on appelait des honey buckets) dans un coin. Dans ce village, comme il y avait des gros vents, on avait attaché ces maisons au sol avec des câbles d'acier qui faisaient le tour de la maison par le toit... pour éviter qu'elles ne partent au vent. En principe il n'y en aurait plus aujourd'hui mais on revient de très loin.

    Souvent les maisons étaient construites comme les maisons du sud, avec une planification pour une famille de 4 personnes. L'isolation était loin d'être suffisante pour les températures arctiques et les familles sont beaucoup plus grandes que dans le sud, souvent de 12 à 15 personnes car les aînés restent avec leurs familles, pas dans des mouroirs comme des CHSLD. Les bureaucrates ne tenaient pas compte des réalités du Nord. Alors il est certains que les autochtones pourraient faire beaucoup mieux si on pouvait se décoloniser !