Le Québec a-t-il vraiment pris le virage vert?

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le développement durable exige «d’infléchir» la croissance actuelle.
Photo: Fabrice Gaëtan Le développement durable exige «d’infléchir» la croissance actuelle.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En matière de développement durable, la situation du Québec est paradoxale. Si l’on ne s’attarde que sur les émissions de gaz à effet de serre (GES), il se présente bien et figure même parmi les provinces et les États dont les émissions sont les plus faibles. Mais cela résulte surtout de choix anciens, notamment lorsque la décision a été prise de développer l’hydroélectricité.

Pendant des années, le Québec s’est assis sur ses lauriers, et peu de choses ont été mises en place pour développer l’éolien et le solaire par exemple, indique Marcelin Joanis, vice-président à la recherche au CIRANO et professeur titulaire à Polytechnique Montréal. Notre position était enviable et on n’a pas senti le besoin de faire plus et mieux. Or, tout le monde doit contribuer également à la lutte contre le réchauffement climatique. »

M. Joanis a dirigé la huitième édition du Québec économique, un ouvrage qui, chaque année, s’attarde à un enjeu d’actualité et qui s’intéresse cet automne aux répercussions du climat sur la situation économique québécoise. Intitulé Le développement durable à l’ère des changements climatiques, le livre regroupe les travaux de 22 chercheurs dans une analyse de certains enjeux économiques et environnementaux.

« On ne peut aujourd’hui comprendre l’économie du Québec sans considérer les questions environnementales et la lutte contre les chan­gements climatiques, estime le ­directeur. Celles-ci conditionnent des secteurs clés, de l’agriculture au tourisme, en passant par les industries minières et forestières, ainsi que le secteur de l’énergie et du transport. »

Possibilités d’amélioration

Si le Québec a été lent à monter dans le train de la révolution verte, le chercheur estime que la province apporte désormais sa contribution, en participant notamment au marché du carbone et en baissant chaque année les droits d’émissions de GES produites par les entreprises les plus polluantes.

Il croit cependant qu’elle pourrait aller plus vite, en profitant mieux de sa situation enviable en matière d’énergie propre.

« L’électrification des transports en commun devrait être une plus grande priorité, souligne-t-il. Les politiques publiques doivent accompagner la transition dans les différents secteurs qui doivent se transformer. Il faudrait plus d’incitatifs, notamment fiscaux, afin d’aider tant les entreprises que les consommateurs à faire les bons choix. Et puis, le gouvernement lui-même pourrait être un meilleur modèle. »

Selon lui, toutes les activités gouvernementales devraient tenir compte de l’enjeu de développement durable. Dans les appels d’offres, lorsqu’il s’agit d’acquérir des biens et des services, l’économie circulaire pourrait être privilégiée notamment. Il ne s’agit donc pas de mettre en place quelques politiques publiques qui favorisent le virage vert dans certains secteurs, mais bien de penser l’ensemble des politiques publiques sous l’angle du développement durable.

« Le gouvernement fonctionne souvent en vase clos, déplore Marcelin Joanis. Il faut que les opérations soient plus cohérentes afin que la main droite n’annule pas les actions de la main gauche. Le gouvernement a quelques succès à son actif qu’il faut souligner, son énergie propre ou le marché du carbone, mais il y a clairement des possibilités d’amélioration. »

Vers la décroissance ?

M. Joanis regrette que la population ne soit pas assez exigeante envers les partis politiques. Malgré la mobilisation citoyenne de plus en plus forte pour sauver la planète et demander au gouvernement d’agir, cette pression ne se retrouve pas dans l’isoloir, et le sujet passe ainsi souvent à la trappe durant les campagnes électorales.

« Ce n’est pas payant électoralement, estime-t-il. Les politiques durables, ça se traduit souvent par des mesures impopulaires qui vont toucher au portefeuille des citoyens ou à leur confort. Or non seulement, ultimement, on n’a pas le choix de le faire, mais en plus cette adaptation n’est pas forcément incompatible avec la réussite économique de certaines entreprises. Secteur par secteur, celles qui vont développer des technologies vertes seront les grandes gagnantes. »

Ce qui signifie que prendre le virage vert n’est pas forcément synonyme de décroissance. Le développement durable exige plutôt « d’infléchir » la croissance actuelle.

« La croissance doit nécessairement être différente, conclut le chercheur. Depuis des décennies, le seul critère considéré est le PIB. C’est comme une obsession. Les économistes réalisent aujourd’hui que l’économie doit continuer à être prise en considération dans le calcul de la croissance, mais que les progrès environnemental et social doivent également être captés. Nous devons effectuer un recalibrage de ce sur quoi nous mesurons la croissance. »

Pour marquer la publication du livre, le CIRANO organise un colloque sur la thématique du développement durable le 20 novembre. Des auteurs du livre et des intervenants du milieu s’y entretiendront des défis reliés à ces enjeux. Le programme du colloque sera disponible sur le site Web de CIRANO (https://www.cirano.qc.ca/fr/evenements/913).