Lutter contre l’indifférence

France Labelle accueille les jeunes de la rue depuis 30 ans.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir France Labelle accueille les jeunes de la rue depuis 30 ans.

France Labelle circule à pied entre les locaux du Refuge des jeunes de Montréal, qu’elle dirige depuis 30 ans, et le Plateau Mont-Royal où elle habite. Sur son chemin, elle croise de nombreux itinérants, dont certains ont déjà fréquenté le Refuge. Ces itinérants, elle les voit, elle les respecte. « Le respect, c’est ce dont ils ont le plus besoin », dit-elle, alors que l’organisme qu’elle a fondé s’apprête à célébrer ses 30 ans d’existence.

« Il y a un jeune qui m’a déjà demandé : “Est-ce qu’il y a vraiment une place pour moi ici ?” », raconte-t-elle. Psychoéducatrice de formation, France Labelle travaillait dans une maison d’hébergement pour femmes lorsqu’elle s’est rendu compte, avec des collègues, notamment du RAPSIM (Réseau d’aide pour personnes seules et itinérantes de Montréal), que le nombre de jeunes itinérants était en hausse à Montréal. En 1989, on repérait alors quelque 200 jeunes sans-abri dans les rues de Montréal.

À l’époque, 75 % de ces jeunes sans-abri étaient issus du milieu de la protection de la jeunesse québécois. « Ils se retrouvaient à la rue faute de ressources », une fois atteint l’âge adulte. « Il y avait aussi des jeunes qui avaient des dépendances, des consommateurs, ou des jeunes qui avaient des problèmes de santé mentale », dit-elle.

Le premier Refuge des jeunes de Montréal ouvre ses portes dans le sous-sol de l’église Saint-Louis-de-France, à l’angle des rues Berri et Roy. On y installe 45 lits, récoltés auprès d’hôpitaux ou d’établissements religieux. Ces petits lits de fer émeuvent alors France Labelle, qui a vécu l’adoption dans sa jeunesse.

Depuis, les usagers n’ont cessé d’affluer au Refuge, qui reçoit, bon an, mal an, quelque 600 jeunes hommes de 17 à 26 ans par année. Ces hommes, le Refuge les accueille tels qu’ils sont, parfois en état d’ébriété, très intoxiqués, ou en crise de santé mentale.

« Il y en a qui ne veulent plus rien sentir. Il y en a qui veulent juste dormir. Il y en a qui se foutent de tout. Il y en a qui veulent s’en sortir », dit-elle. Le Refuge les accueille de son mieux, les écoute, et offre des services d’accompagnement.

Plusieurs sont sous-scolarisés : seulement un sur quatre détient un diplôme d’études secondaires, selon le dernier rapport annuel du Refuge. « Ne pas avoir de diplôme de secondaire, cela pose un problème pour l’emploi », dit-elle. La plupart arrivent d’ailleurs sans le sou et n’ont aucune source de revenus.

Mais au fil des décennies, le profil de la clientèle du Refuge des jeunes de Montréal a changé. Aujourd’hui, un usager sur cinq est un immigrant récent et un sur quatre n’est pas né au Canada. Plusieurs arrivent aux portes du Refuge sans papiers d’identité. Certains sont en choc post-traumatique. Certains ne parlent ni français ni anglais. « On a une infirmière qui parle arabe, une autre qui parle espagnol », dit-elle.

Mais un jeune du Refuge sur deux provient toujours du réseau de la protection de la jeunesse québécois. « C’est trop, dit France Labelle. Les trous de service, il faut s’en occuper. »

En 2011, quand l’église Saint-Louis-de-France a été vendue, le Refuge a déménagé à un jet de pierre de la station Papineau. « Cela a été une grande et courte épopée de trouver un autre endroit », raconte France Labelle. L’achat de l’immeuble et l’aménagement dans les nouveaux locaux ont suscité un tollé de protestations dans le quartier, même si on est en plein centre-ville de Montréal. « Il y a eu des opposants farouches, qui disaient qu’il y avait assez d’organismes communautaires dans le quartier », se souvient-elle.

Au fil des décennies, les habitudes de consommation des jeunes de la rue ont aussi changé. Alors qu’on retrouvait beaucoup de cannabis, de cocaïne et d’héroïne dans les années 1990, plusieurs itinérants d’aujourd’hui se droguent au crack, à la métamphétamine ou au fentanyl.

Cette dernière drogue est des plus nocives et se cache dans différentes synthèses. « Dans la rue, on ne sait pas toujours ce qu’on prend », dit-elle. En trente ans, France Labelle a vu deux jeunes mourir à l’intérieur du Refuge. Deux de trop, bien sûr. Par contre, pas plus tard que cette année, « on a appris la mort de plusieurs personnes à l’extérieur à cause du fentanyl », relève-t-elle. « Est-ce un accident ? Une intention ? On ne le saura jamais », dit-elle.

Parallèlement aux services d’urgence, où les jeunes sont accueillis pour une période allant jusqu’à un mois, le Refuge gère des logements permanents pour les jeunes ayant connu la rue ou souffrant de graves problèmes de dépendance ou de maladie mentale.

Depuis 29 ans, le Refuge des jeunes de Montréal compte notamment sur le soutien indéfectible du chanteur Dan Bigras, qui pilotera encore cette année le Show du Refuge, qui sert à amasser des fonds pour l’organisme. Entre-temps, France Labelle continuera à oeuvrer, jour après jour, contre l’indifférence devant la souffrance.