Le Québec ne sait plus rêver, selon Gérard Bouchard

Gérard Bouchard pour la sortie de son livre «Les nations savent-elles encore rêver?», à Montreal le 8 octobre 2019.
Photo: Alice Chiche Le Devoir Gérard Bouchard pour la sortie de son livre «Les nations savent-elles encore rêver?», à Montreal le 8 octobre 2019.

Poser la question Les nations savent-elles encore rêver ? (Les Éditions du Boréal), comme le fait le titre du plus récent ouvrage de Gérard Bouchard, c’est déjà beaucoup y répondre. Seulement, il y a la manière.

Tous les imaginaires nationaux ne disparaissent avec la même intensité dans le noir chaudron de la mondialisation, du néolibéralisme ou des migrations. La crise, si crise il y a, portée par les mêmes causes, ne produit pas partout les mêmes effets.

Reprenons donc la question du sociologue historien en considérant le grand malaise dans la civilisation nord-américaine. Quelle nation de ce coin-ci du monde sait encore ou le plus rêver en articulant ses mythes fondateurs, ces valeurs jugées fondamentales, pour ne pas dire sacralisées? Le Québec, le Canada anglais ou les États-Unis ?

Le docteur Gérard Bouchard s’est penché au chevet de ces collectivités dans son livre et son diagnostic développe des constats surprenants. La nation distincte n’est finalement pas celle que l’on croit. Le grand mythe étasunien s’effondre, les rêves québécois rapetissent, mais l’idéal national du Canada, lui, tient bel et bien le coup.

États-Unis. L’American Dream, le rêve de la réussite accessible à tous et de la contribution à la société en retour, mythe fondateur du pays continent, vire au cauchemar quotidien avec la disparité croissante des richesses.

« Donald Trump a grandi dans le terreau de la crise américaine, dit M. Bouchard en entrevue au Devoir. Le président est né dans les fragments de l’American Dream et il ne fait que profaner les valeurs, les coutumes, les traditions de sa société. En fait, il ne sait même pas qu’il profane. C’est un monstre né de la déconfiture des grands mythes américains. De moins en moins d’Américains y croient et la stagnation de la mobilité sociale leur donne raison. »

Québec. Deux mythes servent d’axes centraux ici. D’abord la reconquête pour redresser le malheur de 1760, avec les idées connexes (les « mythes dérivés » dans le vocabulaire bouchardien) celle du Canada binational, du « maître chez-nous » ou de la souveraineté. Et puis, l’idée de former une minorité sur le continent, consacrée depuis la Rébellion de 1837.

« Qui parle encore de tout ça, demande le professeur ? L’autonomie et le nationalisme sont devenus des coquilles vides. Le moteur qui nous a soutenus collectivement ne marche plus. C’est fondamental. De même, c’était un devoir moral de lutter pour la survie. Au XIXe siècle, ça voulait dire la religion. Après, on a ramené ça à la langue. Un sondage vient de montrer que 40 % des jeunes sont indifférents au fait qu’on leur adresse la parole en anglais ou en français. C’était à peu près 32 % il y a cinq ans. »

Canada. Le reste du Canada s’entend, enfin, d’abord et avant tout. Selon Gérard Bouchard, cette nation se présente comme un modèle de moralité, l’envers des États-Unis, avec des mythes liés à la compassion et à la générosité (la « just society » de Trudeau père), à l’intégrité dans la gestion des affaires publiques, aux droits de la personne, au respect des différences, etc. Bref, tout ce qui a été discuté lundi en anglais au débat des chefs majeurs de la campagne électorale en cours et qui le sera encore ce jeudi soir en français avec les références à la loi 21 du Québec, l’affaire SNC-Lavalin ou le respect du libre-choix en matière d’avortement.

« Dans mes conclusions, je crois que dans la grande majorité des cas, les mythes nationaux ne se portent pas très bien, y compris au Québec, dit le savant mythologue. Certains ont des difficultés plus graves que d’autres et certains sont carrément en crise. Il y a des exceptions parmi lesquelles je vois le Canada anglais.»

Pourquoi ? « Leurs mythes nationaux sont encore florissants, gonflés et ils rendent les Canadiens heureux de cette situation. Je ne vois pas par exemple la fin prochaine du multiculturalisme. Ça fait un demi-siècle que ça dure et ça marche bien. »

Bien sûr un mythe, ce peut n’être qu’un impossible rêve, un leurre, voire un mensonge à soi-même. Il y a des discriminations au Canada, comme au Québec qui en fait partie, envers les Autochtones par exemple. Il y a du populisme et de la corruption. Il y a des injustices, mais dans des quantités qui ne sont pas comparables à ce qu’on trouve aux États-Unis, dit le professeur et c’est ce qui compte pour le mythe.

Alors, que faire ?

La vieille mécanique semble bien grippée presque partout dans les trente nations étudiées par le sociologue. Gérard Bouchard reste cependant prudent et ne formule aucune prédiction ni dans un sens catastrophiste ni dans l’autre. Même pour les États-Unis, la résilience de cette nation étant proverbiale. « Peut-être que ce ressort-là aussi est fini, on ne sait pas. Je fais attention. Je ne sais pas. Je n’ai pas spéculé. Je m’arrête à ce que je connais. »

Et pour le Québec ? « Si on continue sur cette pente, il va nous arriver quoi dans vingt ans ? demande-t-il du tac au tac. Qu’est-ce qui va remplacer notre mythe national ? Je ne parle pas de crise. Il y a un malaise. Des tendances dont il faut s’inquiéter. Des changements très lourds dont il faut prendre conscience. »

La CAQ est en train d’endormir tout le monde dans les régions. La CAQ, c’est le vieux monon’c qui leur veut du bien, que tout le monde adore et qui raconte que tout va très bien.

 

Une des mutations profondes actuelles concerne la dissociation entre Montréal et le reste du Québec à tous les points de vue, économiques comme culturels. La nation québécoise est scindée en deux dont témoigne bien l’élection de la CAQ, par les régions.

« Les immigrants et la diversité se concentrent dans la région de Montréal et l’homogénéité reste dans les régions, dit le professeur de l’Université du Québec à Chicoutimi. Ce n’est pas bon ça. Le rapport majorité minorités rajoute au problème. Les minorités à Montréal vont devenir majoritaires dans la région métropolitaine où 40 % des gens ne sont pas nés ici. Sociologiquement, on s’en va vers ce mur [séparant le Québec en deux]. »

Beaucoup de sociétés font face à cette réalité. Comment une majorité historique se prépare-t-elle à cette transformation? Gérard Bouchard ne croit pas que la loi 21 règle ce problème. « Si jamais la majorité des régions s’aperçoit qu’elle devient une minorité, comment va-t-elle réagir ? La CAQ est en train d’endormir tout le monde dans les régions. La CAQ, c’est le vieux monon’c qui leur veut du bien, que tout le monde adore et qui raconte que tout va très bien. Le problème de la coupure reste entier, que les tribunaux annulent la loi 21 ou pas, et forcément, ça va se traduire de toutes sortes de manières. »

Alors que faire ? Pour le pro du mythe, ll n’y a pas mille solutions. Il faut réactiver des valeurs fondamentales, dont celle de l’interculturalisme, plein de promesses de cohésion. « Il faut réinventer des équilibres, dit le professeur. Des équilibres entre l’intégration et le respect des droits, entre la survie de la majorité sans broyer les minorités. Ce n’est pas vendeur, mais ça se fait. »

Laïcité, complexité, simplicité…

Gérard Bouchard n’en démord pas, la Loi sur la laïcité de l’État fait fausse route en interdisant aux enseignants du Québec le port des signes religieux. Il le redit aussi : le rapport de la commission sur le sujet qu’il a présidé il y a dix ans, avec le philosophe Charles Taylor, ne recommandait pas cette mesure.

« Sur le plan juridique, on enlève des droits fondamentaux à des citoyens sans raison supérieure, dit le professeur. La cour est très ouverte à des obligations valables. Elle vient d’obliger les employés sikhs à enlever leur turban et à porter un casque de sécurité dans le Port de Montréal. Pour les fonctionnaires qui peuvent exercer la violence comme les policiers ou les juges par contre, ça va, il y a un motif raisonnable. Pour les enseignants, je ne la vois pas, la raison supérieure d’empêcher des femmes de porter un foulard. Il n’y a aucune preuve. On suit l’exemple français et on fait fausse route. »

Pour lui, le modèle laïque à la française ne marche plus et le durcissement des élites françaises autour des mythes républicains ne fonctionne pas en ce sens qu’il ne facilite pas l’intégration et la cohésion nationale. « C’est quitte ou double. On dit aux Français musulmans de s’ajuster ou d’être exclus. C’est très risqué. Les musulmans sont là depuis des générations et ils sont là pour rester. Ils sont écoeurés d’être marginalisés et discriminés. La cinquième ou la sixième génération n’aura peut-être pas la patience de la deuxième. Pour l’instant le terrorisme est surtout téléguidé du Moyen-Orient, mais il pourrait s’implanter plus encore en France. Si j’étais Français, je m’inquiéterais. »

Alors pourquoi le gouvernement de la CAQ s’est-il engagé dans cette voie franco-française ? « Pour des raisons électorales, dit le sociologue. Ils ont évoqué la neutralité de l’État, la séparation de l’Église, la liberté, l’égalité. Ça ne tient pas la route.»

Ses livres remplissent une grande étagère de bibliothèque. L’oeuvre complet inclut trois romans. Le tout premier ouvrage, Le village immobile, Sennely-en-Sologne au XVIIIe siècle (Plon, 1972), tiré de sa thèse, tentait déjà de faire l’histoire d’un coin du monde sur la longue durée.

« Il a été très bien reçu, mais moi j’étais plutôt déçu, avoue-t-il. Ma méthode d’observation, consistant à me concentrer sur un village, postulait la stabilité de la population observée. J’ai découvert que, quand on observe un village sur un siècle, au bout de ce temps, il ne reste qu’environ 15 % des familles représentées au départ. On travaille sur des fragments. On a toujours cru que la mobilité ne concernait que les villes. C’est faux. »

Après cette étude doctorale, après son embauche à l’Université du Québec à Chicoutimi, M. Bouchard a étendu ses études à une région complète, celle du Saguenay–Lac-Saint-Jean d’où il est originaire. Il a utilisé 660 000 actes de naissance de 1838 à 1971 pour créer le fichier BALZAC sur les populations en 1972. La banque de données, devenue un modèle mondialement célèbre compte maintenant 3 millions d’actes de naissance couvrant quatre siècles.

« Je termine un travail qui reprend tout le dossier de mon livre Quelques arpents d’Amérique, en 1996, fondé sur des données démographiques ou économiques, explique le professeur Bouchard. Je le jumelle avec des centaines et des centaines d’entrevues avec d’anciens Saguenéens, que j’ai interrogés, pour fournir un portrait englobant. Je ne veux pas publier ce nouveau livre tout de suite. Il est trop important pour moi. Je vais le peaufiner parce que j’ai l’impression que c’est toujours là-dessus que j’ai travaillé. »



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