Roger Taillibert: une carrière marquée par un monument mal-aimé

Le Stade olympique est considéré comme l’une des oeuvres marquantes de l’architecte Roger Taillibert.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Stade olympique est considéré comme l’une des oeuvres marquantes de l’architecte Roger Taillibert.

Avant-gardiste, audacieux et opiniâtre à ses heures, l’architecte français Roger Taillibert n’est plus. Le concepteur du Stade olympique s’est éteint jeudi matin à Paris à l’âge de 93 ans.

« Je lui ai parlé samedi. Je lui ai dit de se reposer », raconte François Renaud, conservateur au Centre d’art Diane-Dufresne qui, pendant tout l’été, a présenté une exposition des peintures et dessins de l’architecte. Une première, puisque Roger Taillibert avait toujours refusé de dévoiler les oeuvres qu’il gardait dans son atelier, loin des regards.

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Roger Taillibert

Alors qu’il était au Québec fin août, l’architecte a eu des ennuis de santé, ce qui l’a forcé à retourner précipitamment à Paris. Il s’agissait de sa dernière visite.

Le Stade et son toit

Architecte issu des Beaux-Arts, Roger Taillibert avait été choisi par le maire Jean Drapeau pour concevoir le stade des Jeux olympiques d’été qui allaient se dérouler à Montréal en 1976. Avec sa tour inclinée et ses formes élégantes, le Stade olympique, demeure, 40 ans plus tard, une silhouette emblématique et reconnaissable entre toutes dans l’est de Montréal.

Mais Roger Taillibert a de nombreuses autres créations à son actif, dont le Parc des Princes de Paris, le stade Khalifa de Doha et la piscine de Deauville, de même que des centres sportifs, des écoles, des bibliothèques et même des centrales nucléaires.

Si le Stade olympique est considéré comme l’une de ses oeuvres marquantes, il reste un monument mal-aimé à Québec en raison du coût astronomique de sa construction et des controverses au sujet de son toit. Le Stade ne sera terminé qu’en 1986 et les Québécois n’auront fini d’en payer la facture qu’en 2006.

Roger Taillibert a toujours défendu son oeuvre. À plusieurs reprises, il a publiquement critiqué les choix faits par la Régie des installations olympiques (RIO) concernant le toit et les travaux réalisés au fil des ans. Il a eu des paroles parfois dures envers ceux qui, estimait-il, ont dénaturé son oeuvre. « Ce qu’il ne comprenait pas, c’était qu’on s’était obstiné à ne pas installer la toiture qu’il avait dessinée. On n’a pas respecté sa volonté », se rappelle l’éditeur Alain Stanké qui a entretenu une longue amitié avec l’architecte.

Le p.-d.g. du Parc olympique, Michel Labrecque, connaît bien les récriminations de Roger Taillibert pour les avoir entendues souvent. En 2014 toutefois, il a proposé à l’architecte une réconciliation. « C’était quelqu’un d’extrêmement intense, avec un caractère bien trempé. Il connaissait sa valeur », relate Michel Labrecque. « Il y a peu d’architectes qui peuvent marcher dans les rues de Montréal et se faire demander des autographes. »

Les relations se sont adoucies par la suite, mais Michel Labrecque reconnaît qu’il n’a jamais réussi à convaincre l’architecte du bien-fondé de la transformation du Vélodrome en Biodôme. « Roger Taillibert disait tout le temps : "Sortez-moi les pingouins de là" », se souvient-il. « Mais c’est vrai que c’est le plus beau vélodrome au monde. »

Créer l’émotion

Le Stade demeure remarquable du point de vue architectural, estime Philippe Lupien, architecte et professeur en design de l’environnement à l’UQAM. Roger Taillibert a su intégrer trois défis majeurs dans un seul bâtiment : la tour inclinée, la toile rétractable et le stade lui-même.

« C’est tellement bien intégré au niveau formel qu’on oublie que ce sont trois défis indépendamment difficiles à résoudre », dit-il.

Co-commissaire pour l’exposition des œuvres de Taillibert Volumes et lumière présentée au Centre d’art Diane-Dufresne cet été, l’architecte Maxime-Alexis Frappier n’a que de bons mots à l’égard de son aîné. Roger Taillibert lui a donné des conseils qu’il compte bien appliquer dans sa pratique.

« Il nous disait: «malgré les échéanciers et malgré vos budgets restreints, assurez-vous de créer de l’émotion dans votre architecture». Pour lui, c’était très important que l’architecture contribue à la société en mettant toujours l’usager et l’humain au cœur de ses réflexions », raconte-t-il.

Roger Taillibert était très attaché au Québec et à Montréal. Il avait d’ailleurs une maison à Saint-Sauveur où y passait ses étés. Alain Stanké indique que l’architecte s’était récemment montré très préoccupé par le développement de l’Est de Montréal. Il comprenait mal qu’il y ait si peu de progrès en plusieurs décennies.

Par voie de communiqué, la ministre du Tourisme, Caroline Proulx, a rendu hommage à l’architecte. « Par son oeuvre, il a légué au Québec l’un de ses monuments les plus emblématiques : notre Stade olympique, le symbole par excellence de Montréal à l’international », a-t-elle indiqué.

François Renaud croit que l’injustice dont a été victime Roger Taillibert demande réparation. « Je pense que le gouvernement du Québec a une dette et devrait lui rétrocéder les droits d’auteurs qu’il n’a pas pu toucher. C’est scandaleux », dit-il.

Pour sa part, la RIO réfléchit à une façon de rendre hommage au concepteur du Stade, a précisé Michel Labrecque.

Cinq oeuvres majeures

Le Parc des Princes de Paris
Ce stade se trouve dans le sud-ouest de Paris depuis 1897, mais Roger Taillibert l’a remis à neuf en 1972. Il deviendra le premier d’Europe à être doté d’un éclairage intégré au toit et peut accueillir quelque 45 000 spectateurs. Qualifié d’« avant-gardiste » par certains, le stade conçu par M. Taillibert est de forme elliptique et s’appuie sur des portiques en porte-à-faux. Il accueille le célèbre club de football Paris Saint-Germain depuis 1974.

Le stade Khalifa de Doha
Ce stade qui compte aujourd’hui 40 000 places serait le plus grand du Qatar. Il a été inauguré en 1976 pour accueillir la Coupe du Golfe des Nations de football, avant d’être rénové à quelques reprises au fil des ans. Des travaux entamés en 2014 comprenaient l’ajout de sièges et l’installation d’une membrane de toit pour recouvrir 70 % du stade.

La piscine de Deauville
Le site Internet de la mairie de Deauville souligne « l’architecture singulière » de cette piscine imaginée par Roger Taillibert : « De l’extérieur, elle ressemble à un coquillage. À l’intérieur, c’est une immense voûte qui capte la lumière ». Ce sera l’un des premiers projets en France de M. Taillibert. Ce dernier opte « pour une réalisation audacieuse loin du style » Normand « alors en vogue sur la Côte Fleurie et met en « oeuvre un procédé de voiles minces à longue portée, expérimenté au début des années 1960 et dont il devient le spécialiste ».

Le Stadium Lille Métropole
Le stade a été construit en 1975. Il pouvait à ce moment accueillir 35 000 spectateurs. Les championnats de France d’athlétisme de 1976 sont la première grande épreuve sportive à y être organisée.

Le Centre national sportif et culturel d’Coque (Luxembourg)
M. Taillibert a présenté son plan pour le centre en février 1974. Les installations de verre, de bois et de béton sont comprises dans six gigantesques coquilles de cuivre renversées. M. Taillibert se serait librement inspiré de ses travaux sur les installations olympiques de Montréal. Le centre comprend notamment une piscine couverte avec bassin olympique, un bassin pour enfants, une fosse de plongée de 15 mètres, une tour de plongeon de dix mètres, un terrain d’entraînement pour équipes de sport, des restaurants, des salles de conférences et un centre d’hébergement.
La Presse canadienne