Une école du Michigan conçue pour se protéger des fusillades

La future école secondaire de Fruitport aura dans son hall d’entrée des murets de béton pour permettre aux élèves de se protéger d’un éventuel tireur.
Photo: Michigan TowerPinkster La future école secondaire de Fruitport aura dans son hall d’entrée des murets de béton pour permettre aux élèves de se protéger d’un éventuel tireur.

Les États-Unis sont aux prises avec une exceptionnelle épidémie de tueries, d’épouvantables fusillades scolaires en particulier. Les débats sur le contrôle des armes n’aboutissent à presque rien.

D’ailleurs, à quoi bon ?

Même si un utopique interdit total sur la production et la vente d’armes était décrété aujourd’hui par Washington, les quelque 400 millions de revolvers, pistolets et fusils de tous calibres déjà en possession des civils vont demeurer fonctionnels pendant des décennies, voire des siècles. Alors que faire ?

Le président Trump a proposé d’armer le personnel des écoles. Depuis le mardi 1er octobre, une loi autorise les enseignants de la Floride à s’armer au travail. Un nouveau programme de formation leur est offert par 39 des 67 comtés de l’État. Il comprend une évaluation psychologique et des cours de maniement des pistolets. L’État de New York a choisi au contraire d’interdire d’armer les enseignants.

La protection contre les assauts scolaires peut prendre plusieurs autres chemins. Par exemple l’installation de détecteurs de métal à l’entrée des immeubles.

La Fruitport High School vient de pousser cette logique préventive à un sommet inégalé. L’établissement de l’ouest du Michigan datant des années 1950 profite de sa rénovation de quelque 60 millions pour se reconstruire entièrement de manière à protéger au maximum ses élèves.

Ça, franchement, le Lab école du Québec n’y avait pas pensé…

Concrètement, cela donne quoi ? En gros, les aménagements multiplient les caches pour s’abriter :

Des murets en béton hauts d’environ deux mètres, érigés perpendiculairement aux murs principaux dans les espaces communs, servent de boucliers aux cibles potentielles et réduisent la visibilité des tireurs. Les plans montrent une dizaine de ces ajouts (appelés wall wings) dans le hall d’entrée.

Des parois verticales en béton armé larges et hautes comme des portes peuvent servir d’abri dans la bibliothèque, les laboratoires ou les classes.

Les corridors de l’école sont courbés pour réduire les lignes de tir et donc les cibles potentielles.

Le verre des portes et des fenêtres est blindé.

Un système automatique contrôlé par la direction permet de sécuriser très rapidement tous les accès à l’école.

L’architecture réaliste

La firme multidisciplinaire du Michigan TowerPinkster (architecture, génie, design) a accouché de cette proposition aussi troublante qu’originale. D’où est venue l’inspiration, l’idée même de construire une école offrant davantage de protection ? De la commission scolaire ou du bureau d’architecte ?

« TowerPinkster a élaboré plusieurs concepts autour de la sécurité et la commission scolaire Fruitport a décidé ce qui était approprié pour son école », répond au Devoir Matt Slagle, directeur du volet éducatif de l’agence.

Photo: Michigan TowerPinkster Les corridors seront incurvés pour réduire au maximum les lignes de tir et donc les cibles potentielles.

M. Slagle a répondu laconiquement aux questions, par courriel, trois semaines après les premières demandes du Devoir. Il dit que la communauté de Fruitport a été « très favorable » au projet, ce que semble confirmer le donneur d’ouvrage. Aucun parent n’a réagi négativement et l’école n’a enregistré aucun commentaire négatif, au contraire.

« Nous avons mis ces choses en place de telle sorte que si vous les regardiez, vous ne saviez pas que c’était une mesure de sécurité », a déclaré au réseau NPR du Michigan, Bob Szymoniak, superviseur des écoles publiques de Fruitport. « Pour cette raison spécifique, nous voulons que les élèves aient le sentiment que l’école est chaleureuse et accueillante, et non un type de refuge ou de bunker pour assurer leur sécurité. » Il a été impossible d’obtenir une entrevue avec M. Szymoniak.

L’architecture réaliste

Reste que l’idée seule témoigne d’un réalisme qui donne froid dans le dos.

L’architecture se résigne ainsi à l’inéluctable. Elle ne prétend pas changer le monde. Elle l’accepte comme il est en se disant que s’il faut espérer le meilleur, il faut quand même se préparer au pire. La logique semble la même avec les exercices imposés aux classes pour apprendre à se protéger en cas d’attaque.

Les écoles du Québec montrent aussi à leurs enseignants et à leurs élèves comment s’éloigner des vitres ou barricader les portes des locaux. Des messages codés d’alerte, ici comme ailleurs, indiquent qu’un danger vient de pénétrer dans l’école. La Commission scolaire de Montréal n’a pas répondu aux demandes d’entrevues à ce sujet.

« Je pense que ces idées sont utiles en cas d’attaque, mais la conception d’une architecture ne pourra jamais empêcher une personne déterminée à faire du mal », commente M. Slagle en parlant des solutions de sa firme.

Photo: Michigan TowerPinkster

Sa réponse a été encore plus courte au sujet des questions éthiques soulevées par le contrat de Fruitport. TowerPinkster conçoit déjà des prisons et c’est là qu’elle a accumulé une partie de son expertise en conception sécuritaire avant d’en transférer des bouts dans une première école.

Et vice versa. Matt Slagle avoue que l’idée de ce qu’il appelle The Wing Wall, le grand hall et sa dizaine de murets, décrite comme « complètement originale », a déjà été récupérée par de nouveaux projets. « Nous avons depuis offert cette idée à d’autres clients. »

Un mouvement d’architectes américains demande de refuser les contrats de construction de prisons ou de centres de détention dans un pays qui compte plus de prisonniers que la Chine. Y a-t-il un lien éthique à établir avec la construction d’écoles bunkers ? « Je ne vois pas de parallèle », répond simplement Matt Slagle.

Le chantier de reconstruction de l’école secondaire de Fruitport a été ouvert cet été. Les élèves auront accès aux classes et à la cafétéria en janvier. La rénovation complète sera terminée à l’été 2021.

De Sandy Hook à Parkland

Le 14 décembre 2012, un jeune homme armé est entré dans l’école élémentaire Sandy Hook de Newtown au Connecticut où il a abattu de sang-froid 20 enfants et 6 adultes avant de se suicider.

Le président Obama a versé des larmes en parlant en public de l’épouvantable massacre, épouvantable même à l’échelle de sa république surarmée. Les civils y possèdent maintenant 100 fois plus d’armes que les militaires du pays.

Les défenseurs d’un contrôle plus strict de la vente d’armes se disaient que si cette tuerie-là ne faisait pas avancer leur cause, rien n’y ferait.

Rien n’y a fait. Au total, selon un recensement de la mi-décembre proposé par vox.com, il y a eu 2242 fusillades de masse depuis Sandy Hook qui ont fait 2534 morts et 9362 blessés.

Les écoles ne sont toujours pas épargnées. Deux tireurs ont abattu un élève et en ont blessé huit autres à Highlands Ranch au Colorado en mai.

En avril, un jeune de 14 ans a tiré à la carabine à plomb sur des enfants qui jouaient dans la cour de leur école à DeKalb County en Géorgie.

En janvier, un élève de 15 ans a fait 2 morts et 16 blessés dans l’école secondaire de Marshall County au Kentucky.

Des rescapés de la fusillade de Parkland en Floride du 14 février 2018 (17 morts et 15 blessés) ont tenté de mobiliser l’Amérique après le drame. Un demi-million de jeunes ont marché sur Washington le 24 mars. L’âge minimum pour acheter une arme a été repoussé de 18 à 21 ans en Floride et les tueries continuent.