Tuer l’ego, le maître et le macho

André-Jacques Serei, inventeur du système de défense Serei (SDS)
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir André-Jacques Serei, inventeur du système de défense Serei (SDS)

Le pugilat a la cote. La popularité des tutoriels en ligne en témoigne, tout comme les événements surmédiatisés et les questions légales soulevées par la pratique de certaines disciplines. Avec cette courte série, Le Devoir se penche sur le monde des arts de la guerre et s’intéresse à quelques idées reçues. Aujourd’hui : l’autodéfense.

Il a la quarantaine et une gueule de béton nivelée au madrier. Chacune de ses phrases débute par « guys » et se termine par un high-five. Le matin, il vend des supports athlétiques indestructibles comme d’autres vendent des Tupperware. Le soir, il enseigne des clés de bras. Le week-end, il se gave de tacos, car il possède une solution miracle au stockage des graisses.

Il est du côté de la police ; du moins, lorsque la police regarde. Le reste du temps, il est un sonar infaillible pour trouver la bisbille. Il est une cathédrale d’ego dont le mauvais jugement coule de partout, comme si Gaudí l’avait dessiné. Il est une garde-robe complète de vêtements de compression, une guirlande de techniques perdues dans les cercles de l’enfer youtubien.

Il est l’homme que les médias sociaux nous renvoient trop souvent comme image des sports de combat. Il est surtout le quidam que Le Devoir a cherché dans trois dojos et qui, chaque fois, comme une ombre, se défilait au premier éclat de lumière : l’agressif, le macho, l’égocentrique. Et s’il était, en premier lieu, l’antithèse de l’autodéfense ?

Commando Krav Maga

Le gars a les jambes lisses, et le journaliste qui a roulé 15 kilomètres à vélo pour arriver au centre sportif du cégep Édouard-Montpetit doit s’accroupir afin de l’empêcher de glisser en faisant des push-up. L’exercice qui se déroule en équipe de deux se nomme la brouette. Le cours d’Alex Bélanger vient tout juste de commencer et le tatami boit déjà la sueur d’une cohorte bigarrée qui s’adonne au Commando Krav Maga.

Variation simplifiée d’une méthode de combat au corps à corps à l’origine enseignée aux militaires israéliens, le Commando Krav Maga ne met pas l’accent sur les frappes. Mise au point par Moni Aizik, la méthode vise avant tout l’efficacité. Originellement professeur de karaté kyokushin, Alex Bélanger a reçu sa formation Commando Krav Maga en 2013. « On répétait les techniques des milliers de fois, question de faire entrer celles-ci dans notre mémoire musculaire. »

C’est que Moni Aizik recrute ses instructeurs avec soin. « Un mauvais instructeur peut être dangereux pour ses étudiants », confie M. Bélanger, qui écorche au passage les soi-disant « maîtres » de pratiques no touch [sans aucun contact]. « Je ne sais pas depuis combien de temps ça existe, mais ça devient populaire en ligne. C’est ridicule. Tu ne peux pas contrôler ton adversaire avec la pensée. »

Le cours d’Alex Bélanger dure environ deux heures. Les élèves viennent du cégep, du monde des affaires, du tourisme, de l’immobilier. « Le moron qui vient se défouler ne vient souvent qu’une seule fois. Il finit par se rendre compte que ça ne marche pas comme ça. »

Les techniques du Commando Krav Maga n’emploient pas la force, car le système présuppose qu’un adversaire peut toujours être plus fort. Plusieurs femmes ayant vécu des agressions y trouvent ainsi une méthode pratique. « Nous jouons sur les points vitaux et les luxations. » Exit la complexité. Efficacité et vigilance avant tout : « Plusieurs personnes ratent l’essentiel : éviter les problèmes. Si tu dois te défendre, plus courte est ta riposte, mieux c’est au niveau légal. »

Systema

Parmi les méthodes d’autodéfense sur le dos desquelles on casse beaucoup de sucre, il y a le Systema. Une méthode russe, aussi dérivée de pratiques militaires, qui a connu moult variations après sa création au début du siècle dernier. Certaines de celles-ci sont parfois vues comme plus près du culte que de l’autodéfense. Un repère de cabochons impulsifs ? C’était un peu ce que nous espérions trouver… jusqu’à ce que Kevin Secours ouvre la bouche.

Le moron qui vient se défouler ne vient souvent qu’une seule fois. Il finit par se rendre compte que ça ne marche pas comme ça.

En entrant dans son dojo, avenue Somerled, à Montréal, on aperçoit l’homme de dos. Bonne carrure, pantalons militaires, cheveux rasés… et t-shirt orné d’une citation de Sénèque. M. Secours est verbomoteur, bilingue, capable de citer Oscar Wilde et surtout très drôle. « Ici, on n’enseigne que des applications combatives et psychologiques du Systema à partir d’un travail biomécanique. »

Sa réputation publique le précède. Son compte YouTube est suivi par près de 20 000 personnes. Ses cours sont une espèce de stand-up où le quatrième mur est aboli. « J’ai un sens de l’humour, une pratique séculaire et je considère que tout le monde est le bienvenu. En fait, le type d’extrême droite qui vient se défoncer ne trouve pas sa place. »

M. Secours a été garde du corps et portier. « La violence est sérieuse dans ces métiers, mais elle l’est pour tout le monde. Certains n’ont subi que 15 secondes de violence et doivent composer avec cela toute leur vie. On croit néanmoins ici qu’il faut pouvoir explorer l’agression… et remplacer l’appréhension par la familiarité. »

Aujourd’hui, 220 écoles enseignent cette méthode créée en 2010 par l’ancien étudiant en beaux-arts qui a à cœur l’idée du poète Rumi voulant que l’élève ne doive pas idolâtrer le maître. « Me faire remettre en question n’est pas une insulte, ça me pousse à aller plus loin. »

Système de défense Serei

« Si vous n’avez mal nulle part, Monsieur Elawani, c’est que vous êtes mort. » Ces mots, ce sont ceux prononcés par André-Jacques Serei au moment où l’auteur de ces lignes regrette ses années passées à porter des chaussures inconfortables lui ayant abîmé les pieds. Inventeur du Système de défense Serei (SDS), l’homme qui a émigré au Québec avec sa famille en 1958 (une famille d’ailleurs légendaire tant dans le domaine des arts martiaux que dans celui de l’esthétique), cumule près de 60 ans de chutes et de fractures : judo, aiki ju-jitsu, kobudo, savate et bien d’autres.

C’est à la suite d’une agression vécue par une amie qu’il a repensé l’enseignement de l’autodéfense. « Quand j’ai commencé, chaque personne qui enseignait les arts martiaux croyait enseigner l’autodéfense. Savoir donner un bon coup de poing, c’est un bel outil, mais les gens ne voient pas la différence entre le sport et l’autodéfense. »

Amateur d’histoire et de littérature, M. Serei nous renvoie à l’antiquité pour appuyer son idée, rappelant qu’Alexandre Le Grand ne voulait pas que ses officiers pratiquent le pancrace (sport martial grec).

Très présent sur les réseaux sociaux, le maître d’armes fait état d’un problème endémique : « Les gens confondent le machisme et l’autodéfense. Surtout en ligne. Le citoyen le plus éclairé demeure celui qui ne se fait pas prendre. Et ça, c’est le contraire du bagarreur macho, qui n’est rien d’autre qu’un agresseur potentiel. »

En SDS, le plus important s’avère donc la psychologie. « On apprend bien des choses avant d’arriver à la technique », confirme le pédagogue dont le système de défense s’est nourri d’un travail de recherche auprès d’avocats, de médecins, de psychologues et d’experts de la violence.

« J’enseigne le contrôle des émotions. L’autodéfense sert à pouvoir dire, à la suite d’une altercation : “Monsieur le juge, l’individu devant moi avait les moyens et l’intention de me faire mal, je ne pouvais pas me sauver, je n’étais pas en sécurité, j’ai fait ce que j’avais à faire pour assurer ma survie.” »