La colère des jeunes

Le mouvement actuel remet en question «toute la distribution des places et des fonctions dans nos sociétés», comme cela s’est produit aussi lors du Printemps Érable.
Photo: Ian Chris Graham Getty Images Le mouvement actuel remet en question «toute la distribution des places et des fonctions dans nos sociétés», comme cela s’est produit aussi lors du Printemps Érable.

La mobilisation pour le climat est-elle un mouvement de jeunes ? « Absolument », répond Jade Bourdages, politologue, spécialiste des liens entre jeunesse et politique. Si des adultes s’y engagent, s’ils marcheront à tout âge aussi aujourd’hui, c’est à une forte prise de possession du politique par les jeunes qu’on assiste en ce moment. Des jeunes qui, s’engageant ainsi, font exploser l’idée que les adultes se faisaient et se font d’eux. Tout en repolitisant aussi dans l’élan une foule d’enjeux enterrés depuis longtemps. Choc des générations ? Oui. Choc des idées et des valeurs ? Encore plus.

« On assiste à une politisation de la question des générations qu’on n’avait pas vue depuis longtemps », analyse la professeure à l’École de travail social de l’UQAM, Jade Bourdages. « On avait, les adultes, une très courte vue ; et on a fait porter à la jeunesse l’idée qu’elle n’était que dans le présent ; alors que c’est elle qui se lève en réclamant des perspectives à beaucoup plus long terme. Et « long terme » n’est pas tout à fait juste, puisqu’ils nous disent que c’est urgent, très urgent. »

Le mouvement actuel remet en question « toute la distribution des places et des fonctions dans nos sociétés », comme cela s’est produit aussi lors du Printemps Érable, ou plus récemment quand les jeunes Américains se sont levés contre les armes à feu. « La jeunesse a pour fonction sociale très particulière de s’occuper de son côté ludique, d’effectuer sa transition vers la vie active de manière pacifiée, de ne pas trop bouger ni déranger. » Sauf qu’en se levant ainsi, ces jeunes « viennent briser tous les fantasmes, attentes et représentations qu’on projette sur eux depuis des décennies — qu’ils sont hédonistes, apolitiques, narcissiques, en constante quête de plaisir, individualistes, rivés à leurs écrans, etc. Pour plusieurs, en faisant voler ces masques imposés en éclats, les jeunes viennent perdre leur « crédit » dans l’espace public. » C’est quasi poétique : ces jeunes, que les adultes imaginent à la fois comme l’avenir et baignant dans un constant présent, sont aujourd’hui prêts à secouer le présent au nom de leur avenir.

On a fait porter à la jeunesse l’idée qu’elle n’était que dans le présent ; alors que c’est elle qui se lève en réclamant des perspectives à beaucoup plus long terme.

« Ils nous révèlent, poursuit la spécialiste, nos manières de penser : on croit que les vieux sont les sages ; que ce sont eux qui doivent diriger le monde, donner des ordres, élaborer les politiques. Ce qui est une vision très élitiste de la politique. Ils exposent, ils forcent même l’exposition des limites de nos discours. La réponse automatique actuelle par exemple, que « l’environnement oui d’accord, mais pas à n’importe quel prix » est une réponse percée des mensonges, du consensus de surface, et de tous les euphémismes — les Pop-tart bio… — avec lesquels on sugar-coat [on édulcore] jusqu’à maintenant des questions importantes. J’aime bien penser que « d’éternelle coupable » la jeunesse vient de passer « juge de notre monde »», déclare Mme Bourdages.

Céder places et pouvoir

Si la jeunesse, depuis la Grèce antique et Platon, a eu le mauvais augure de porter une bonne part des maux de la société, la prof en analyse des pratiques dans le champ jeunesse croit qu’il y a aujourd’hui, en plus des vieilles confrontations générationnelles, de l’inédit dans l’air. Dont la remise en question de l’imputabilité politique, qui ramène la notion de responsabilité individuelle, sociale et politique. Nouveau aussi chez les jeunes, le refus des réponses toutes faites — même celles du lobby environnemental politique « qui a ses limites, et dont on voit aujourd’hui qu’il a trop joué le jeu ». Plus classiques sont les réactions violentes que le mouvement suscite chez plusieurs, avec cette tension paradoxale qui cherche à la fois « à jeter sur la jeunesse tous les blâmes et leur faire porter tous les espoirs. Ces jeunes sont en train de complètement réinterroger comment on fait de la politique, comment on habite le politique, estime la spécialiste. Qu’ils réussissent ou non à nous faire renverser la vapeur en environnement, ils sont aujourd’hui acteurs de changements sociaux en nous imposant un miroir. Et l’image qui nous est renvoyée est violente. Ça nous saisit. C’est un choc cognitif, qu’on n’est pas tous prêts à encaisser. »

Ne serait-ce pas le moment de brouiller justement les rôles et fonctions générationnels ? De remplir le clivage et de voir le groupe adulte réapprendre, changer et se transformer, avec la plasticité, la mobilité et la souplesse qu’on attribue à la jeunesse ? « Ce serait merveilleux », soupire la politicologue. « Mais en politique, on meurt longtemps. Laisser la place à d’autres formes, qui vont convoquer ou appeler de nouvelles réponses, je ne sais pas pourquoi, on voit historiquement que c’est très difficile. Les jeunes aujourd’hui nous disent qu’on est depuis longtemps des animaux politiques défaillants. Qu’on a du mal à laisser de la place, de manière générale. On s’accroche à nos ruines, alors que l’heure serait à les balayer, à faire de la place. À leur laisser la place. C’est eux qui sont en train de nous enseigner. Et c’est là qu’il y a un renversement. Ce sont eux qui nous éduquent, mais sommes-nous prêts à écouter ? Je ne suis pas certaine. Ce serait notre rôle, comme groupe adulte, d’aussi prendre soin de ces générations-là, même si nous n’avons pas tout à fait respiré le même air qu’eux. Et c’est exactement ce qu’ils nous disent : l’air qu’ils respirent, qu’on leur laisse, il est asphyxiant. Il est toxique. Ce serait à nous de faire de la place. » De faire de l’air. Littéralement.

C’est typiquement dans les périodes de tranquillité relative que le groupe adulte a du mal à supporter le groupe adolescent, le groupe juvénile. Dans les périodes guerrières ou révolutionnaires, au contraire, on en a besoin comme chair à canon et sur les barricades et on le porte aux nues. Il y a là une dialectique très ancienne. Chaque fois que le groupe adulte se sent tranquille, il perçoit comme menaçant le groupe rival qu’est le groupe d’âge suivant, il cherche les moyens de se défendre contre lui et le stigmatise. De son côté, le groupe juvénile flaire très bien cette inquiétude et cette fragilité du groupe adulte et a tendance à réagir en adaptant ses comportements aux représentations craintives des adultes. Du coup, le groupe adulte se trouve conforté dans ses idées sur le groupe juvénile, et la boucle est bouclée.

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