Vignerons québécois: sur les traces des pionniers

Julie Aubé Collaboration spéciale
Christian Barthomeuf, du Clos Saragnat
Photo: Christian Barthomeuf, du Clos Saragnat

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ils seront nombreux à faire les vendanges dans les prochaines semaines un peu partout au Québec. Mais avant qu’elle s’enracine au Québec, la viticulture a exigé la patience et la persévérance de quelques vignerons pionniers. Caribou est allé à leur rencontre.

Le défricheur

Né de parents d’origine paysanne, Christian Barthomeuf passe les étés de son enfance dans la campagne auvergnate, en France. À 24 ans, il s’envole vers le Québec et devient commerçant sur la Rive-Sud, dans la région de Montréal. Un jour, un client l’invite chez lui, à Frelighsburg. Le jeune homme tombe sous le charme de la région. Ses racines paysannes chatouillées, il part à la recherche d’une terre. Il la trouve en 1977, à Dunham.

Christian Barthomeuf, du Clot Saraghat



Premier projet du nouveau propriétaire : élever des oies. Faute d’abattoir à proximité, l’entreprise se déplume rapidement. Mais les oies qui cacardent sur le chemin Bruce ont eu le temps d’attirer l’attention de curieux. Parmi eux, un visiteur originaire de l’Ardèche relève l’incroyable potentiel viticole des coteaux de la ferme. La curiosité du néofermier est piquée : il mesure les unités thermiques du lot et constate que la température y est plus élevée qu’ailleurs au Québec, équivalant à celle de Vineland, en Ontario.

Le jeune téméraire se lance : il plante 4000 vignes françaises hybrides. En 1980, le Domaine des Côtes d’Ardoise devient ainsi le premier vignoble commercial du Québec.

Mis en vente en 1983, les premiers vins rouges des Côtes d’Ardoise font leur chemin jusque chez un certain Jacques Papillon. Le chirurgien plasticien se rend au vignoble, intrigué par ce qu’il a goûté. En 1984, il finit par acheter le vignoble, qu’il revendra en 2010. Préférant se perdre dans les vignes plutôt que de gérer la comptabilité, M. Barthomeuf devient employé du domaine, où il demeure maître — aux champs comme à la salle de vinification — jusqu’en 1991.

M. Barthomeuf quitte alors l’entreprise. Deux ans plus tôt, ses expérimentations ont débouché sur un vin de glace, puis sur l’invention du cidre de glace. Enthousiaste, il part commercialiser ce nouveau produit et devient consultant pour La Face cachée de la pomme et le Domaine Pinnacle.

Avec sa compagne, Louise Dupuis, il acquiert en 2003 une terre à Frelighsburg, marquant la naissance du Clos Saragnat. Louise et lui cultivent aujourd’hui, de manière biologique, des parcelles de vinifera, qui résiste naturellement aux maladies. Ils transforment leurs raisins en d’exceptionnels vins de paille. Ils cultivent également des pommes et des poires, sauvages et résistantes, qui se transforment en mousseux, en apéritifs ou… en cidres de glace.

Le bâtisseur

Charles-Henri de Coussergues est né dans le Roussillon, en France, au sein d’une famille de vignerons. Dans la région, à cette époque, les vignerons vendent leur vin à une coopérative ou alors ont une cave particulière et font affaire avec des négociants, comme le père de Charles-Henri. Malgré son attachement au vignoble familial dont il était destiné à prendre la relève, le jeune homme ne se retrouve pas dans ce modèle, sans lien aucun avec les clients.

Le voisin de la famille Coussergues, Hervé Durand, aussi vigneron, souhaite établir un vignoble sur un autre continent. Si l’époque est marquée par une forte migration viticole de Français vers le Nouveau Monde, de la Californie à l’Argentine, M. Durand, lui, a le Québec en vue. Christian Barthomeuf, chez qui Charles-Henri deviendra stagiaire l’année suivante, l’aide à trouver une terre à Dunham. Il l’achète en 1981. C’est le début de L’Orpailleur.

 
Photo: Daphné Caron Charles-Henri de Coussergues, du Vignoble de L’Orpailleur

En 1982, le jeune Charles-Henri quitte aussi l’Hexagone pour Dunham, où il partage son temps entre son stage aux Côtes d’Ardoise et la mise sur pied de L’Orpailleur, duquel il devient copropriétaire avec M. Durand, Frank Furtado et Pierre Rodrigue.

Le Québec était une bouffée d’air frais, mais y produire — et y vendre — du vin n’était pas de tout repos. Dès le départ, M. de Coussergues souhaite valoriser le contact avec le client et vendre directement au vignoble. Or, à l’époque, l’œnotourisme n’existe pas, la loi n’ayant pas prévu que des agriculteurs produisent et vendent de l’alcool.

En 1985, ses premières bouteilles sont prêtes, mais il n’a toujours pas de permis pour les vendre. Pour faire pression, il annonce aux ministères concernés qu’il vendra ses bouteilles en décembre. « Nous étions cinq vignobles à avoir investi dans nos vignes, travaillé, vendangé (illégalement !) et on attendait maintenant le permis qui allait nous autoriser à vendre légalement nos vins. C’était stressant ! », se souvient le vigneron. Heureusement, il reçoit le permis tant attendu à la mi-décembre.

Pendant ses 12 premières années d’activité, celui qui a cofondé en 1987 l’Association des vignerons du Québec vend ses produits uniquement à la ferme. En 1996, les restaurateurs obtiennent le droit de s’approvisionner directement chez les vignerons. Les vins de M. de Coussergues deviennent les premiers à figurer sur les cartes des restaurants du Québec. À la même époque, les vins de L’Orpailleur font leur entrée à la Société des alcools du Québec.

La revanche est douce au cœur du vigneron : le scepticisme quant à son désir de développer l’œnotourisme s’est évanoui. Aujourd’hui, ils sont des milliers de visiteurs à visiter L’Orpailleur chaque année.

 

Les explorateurs

Tout comme MM. Barthomeuf et de Coussergues, les propriétaires du vignoble Les Pervenches ne portent pas un, mais plusieurs chapeaux de pionniers. Michael Marler et Véronique Hupin comptent parmi les premiers, avec L’Orpailleur, à avoir vendu leur vin aux restaurateurs, à avoir obtenu une certification biologique (avec le vignoble Négondos, à Mirabel) et à avoir travaillé avec un agent en vins. Ils sont également les premiers à avoir produit suffisamment de vinifera (cépages européens) pour la commercialisation, à avoir adopté la biodynamie ainsi qu’à avoir fait du vin nature.

Les choses sont arrivées petit à petit, grâce à une série de rencontres et d’heureux hasards. En commençant par l’achat des Pervenches, en 2000. L’ancien propriétaire était fils d’un vigneron savoyard qui avait bien choisi son secteur. C’est lui qui avait planté le chardonnay. « On a eu la chance de goûter à ses vins avant d’acheter le vignoble et de constater que c’était bon, qu’il y avait un terroir ici, raconte Véronique Hupin. On partait déjà avec quelque chose de vraiment intéressant. »

Photo: Daphné Caron Michael Marler et Véronique Hupin, du vignoble Les Pervenches

Dès les débuts, un ami abonné aux paniers de légumes biologiques les incite à s’informer sur la culture bio. Les Hupin-Marler constatent que ce mode de culture concorde avec leurs valeurs.

En 2003, Ian Purtell, alors sommelier au Château-Bromont, goûte à un assemblage des Pervenches qui contient du chardonnay. Il tombe sous le charme. Il se lie d’amitié avec les propriétaires et leur offre Le vin, du ciel à la terre, un livre de Nicolas Joly sur la viticulture en biodynamie. Beaucoup de doutes entourent cette méthode qui consiste, pour un vignoble, en une série de pratiques visant à stimuler la vitalité des vignes et du vin. La curiosité des deux universitaires cartésiens est piquée. Il ne reste plus qu’à l’essayer. Résultat : les vins sont meilleurs.

À la certification bio s’ajoute ainsi la certification biodynamique Demeter, la première attribuée à un vignoble au Québec. « Il y a quelque chose dans le vin, comme une tension, une troisième dimension, qui est difficile à expliquer », souligne Mme Hupin. Aujourd’hui, le duo, qui a eu l’ouverture d’esprit de se laisser « challenger », ne reviendrait pas en arrière.