Mariage forcé: le courage de dire non à la soumission

Les signalements à la DPJ pour les mariages forcés entrent dans la catégorie des «mauvais traitements psychologiques».
Photo: iStock Les signalements à la DPJ pour les mariages forcés entrent dans la catégorie des «mauvais traitements psychologiques».

C’est le mot courage qui revient le plus souvent pour évoquer l’histoire de cette adolescente de 16 ans de Victoriaville, promise à un mariage forcé, qui a réussi à fuir sa famille au printemps. Est-ce un cas isolé ou bien d’autres jeunes filles au Canada sont-elles mariées de force ? Impossible de le savoir, puisqu’il n’existe aucun portrait global de la situation.

Mais ce que l’on sait, c’est que les cas qui surgissent dans les médias ne sont fort probablement que la « pointe de l’iceberg », mentionne Madeline Lamboley, professeure de criminologie à l’Université de Moncton.

« Il y en aurait beaucoup plus que ce qu’on pourrait penser, mais on est incapable de quantifier [le phénomène] », avance la chercheuse qui a rédigé sa thèse de doctorat sur le sujet des mariages forcés au Québec.

Les signalements à la DPJ pour les mariages forcés entrent dans la catégorie des « mauvais traitements psychologiques », qui incluent de nombreux autres types de signalements, liés par exemple aux menaces ou à la violence familiale, indique Julie Michaud, agente d’information au CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec. Le portrait est donc flou.

Une étude rendue publique en Ontario en 2013 laisse croire que le phénomène ne serait pas si marginal. Une recension effectuée en 2013 par la South Asian Legal Clinic of Ontario répertorie 219 cas de mariages forcés dans la province de 2010 à 2012 (92 % des personnes contraintes étaient des femmes et 6 % étaient des hommes). Ce nombre inclut seulement les cas qui ont été dénoncés.

Or, la peur d’être ostracisées par leur famille et leur communauté et la crainte de représailles — parfois d’une rare violence — sont souvent suffisantes pour convaincre les victimes — enfants ou adultes — de se taire. « L’adolescente de Victoriaville a eu énormément de courage de dénoncer », souligne Madeline Lamboley.

Intervention policière

Le 13 avril dernier, l’adolescente a fui sa famille, qui souhaitait la marier malgré son opposition. Dans une décision rendue en Chambre de la jeunesse le 18 juillet, le juge Bruno Langelier établit que l’adolescente de 16 ans, que la loi nous empêche d’identifier, a été « forcée de se marier contre sa volonté, contre le respect de la loi et contre son droit à sa liberté ».

L’acte de mariage avait été signé par un imam et le père de l’adolescente le 11 mai 2018. Il ne restait plus qu’à organiser la cérémonie pour officialiser l’union. Celle-ci était prévue pour mai dernier. Mais quelques jours plus tôt, l’adolescente — issue d’une famille de réfugiés de dix enfants arrivée au Canada en 2016 — a fui le foyer familial pour se réfugier chez des voisins. Une bousculade a alors éclaté au moment où sa mère, son frère et son fiancé — qui lui interdisait de parler à un autre homme et qui l’obligeait à porter le hidjab — ont tenté de la ramener à la maison.

Appelée sur les lieux, la police a demandé que l’adolescente soit immédiatement prise en charge par la DPJ. Selon Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, la DPJ et la police « ont fait un très bon travail ». « La priorité était que la jeune fille soit protégée et prise en charge. Le système a bien fonctionné », a-t-il déclaré lundi matin après que le 98,5 FM et La Presse eurent rapporté l’affaire.

Le « courage » de la jeune fille a également été salué par le député libéral Frantz Benjamin, porte-parole pour les dossiers jeunesse. « Le mariage forcé ne fait pas partie de nos moeurs et il n’y a qu’un seul système de droit qui s’applique pour l’ensemble des citoyens du Québec. »

Manon Massé, porte-parole de Québec solidaire, a pour sa part demandé qu’un travail soit fait « en amont pour empêcher que des jeunes filles vivent à nouveau un tel drame humain et la violation de leurs droits et libertés ».

L’imam a violé la loi

Malgré l’opposition des parents, le juge Langelier a tranché que l’adolescente devait être placée, comme elle le souhaitait, dans une famille d’accueil jusqu’à sa majorité. « Elle veut être libre et s’affranchir du dictat des hommes qui l’entourent », écrit-il.

Angie Lemieux, l’avocate qui représentait les parents, a soutenu au Devoir que, « selon [ses] clients, c’était le désir de l’enfant » de se marier. Le Devoir n’a pas été en mesure de retrouver l’imam qui a signé le contrat de mariage. Le juge Langelier mentionne que celui-ci a agi en contravention de la loi. À titre de célébrant, celui-ci n’aurait pas respecté les dispositions du Code civil du Québec en s’assurant, entre autres, du consentement libre et éclairé de l’adolescente et en obtenant l’autorisation requise du tribunal pour permettre à une personne mineure de se marier.

Depuis 2015, dans la foulée de l’affaire Shafia, les mariages forcés sont formellement interdits au Canada. Madeline Lamboley rappelle que les meurtres en 2009 des trois filles et de la première épouse de Mohammad Shafia ont eu l’effet d’un réel réveil collectif. « Les intervenants sont aujourd’hui beaucoup mieux outillés pour dépister les cas de violence basée sur l’honneur. »

Depuis le retrait de l’adolescente de sa famille, ses soeurs sont-elles suivies par la DPJ ? « Il peut arriver qu’au cours de son évaluation, la DPJ doive signaler d’autres enfants en lien avec les éléments qui lui sont rapportés », a répondu dans un courriel Julie Michaud, du CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec.

Avec Mylène Crête

Mariages impliquant des mineurs

Selon Alissa Koski, professeure à la Faculté de médecine de McGill, le débat entourant les mariages forcés devrait être élargi à la question des mariages impliquant des mineurs au pays, une pratique qui est légale au Canada pour les adolescents âgés de 16 ans ou plus, moyennant le consentement des parents. Au Québec, une autorisation du tribunal est également requise. Selon une recension effectuée par la professeure Koski, de 2000 à 2018, au moins 3687 mariages impliquant un mineur ont été célébrés, de manière officielle, au pays.

Or, l’idée voulant que ce soient des adolescents qui se marient entre eux ne correspond que partiellement à la réalité, estime-t-elle.

« Plus de 85 % des enfants mariés au pays sont des filles et celles-ci sont davantage portées à marier des hommes plus âgés. » Dans 37 % des cas, les adolescentes sont mariées à un homme d’au moins 5 ans leur aîné ; dans 7 % des cas, un écart de plus de 10 ans a été calculé. « Et dans certains cas, il y a plus de 20 ans de différence », indique Alissa Koski.

« C’est très surprenant puisque le Canada fait des efforts soutenus auprès de la communauté internationale pour mettre fin aux mariages impliquant des enfants ailleurs dans le monde. »

23 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 10 septembre 2019 02 h 43

    Que répondre ???

    « L’acte de mariage avait été signé par un imam et le père de l’adolescente le 11 mai 2018. Il ne restait plus qu’à organiser la cérémonie pour officialiser l’union. Celle-ci était prévue pour mai dernier. Mais quelques jours plus tôt » (Magdaline Boutros, Le Devoir)

    Qu’il soit signé, ou selon ?!, par un imam et un père de famille, ce genre d’acte de mariage, réputé « forcé » ou d’honneur et relevant d’une autre culture, constitue, en Occident, une aberration tant et si bien que le consentement de l’éventuelle « victime » est rarement obtenu de volonté libre !

    En passant, comment et pourquoi se fait-il que ce genre de situation arrive au Québec ?

    Les réfugiés-immigrants qui épousent, favorablement ou défavorablement, le vivre-ensemble du Québec sont-ils informés de la Législation du Québec sur le mariage ou le code civil ?

    Que répondre ??? - 10 sept 2019 –

    Ps.: Bravo à cette jeune femme pour son « courage » !

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 septembre 2019 10 h 01

      Voilà le résultat du multiculturalisme et du communautarisme que nos gouvernements aiment promouvoir. Non, toutes les cultures ne s'avalent pas. Il y'a des valeurs traditionnelles qui sont inacceptables dans notre société.
      Il faudrait que nos gouvernements imposent nos valeurs et nos coutumes aux immigrants, avant qu'ils arrivent ici. Les nouveaux arrivés doivent comprendre qu'ici on pratique l'égalité homme/femme.
      Les imams qui contreviennent à nos lois et qui pratiquent encore les mariages forcés doivent subir des pénalités sévères.

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 septembre 2019 10 h 17

      On doit arrêter de mettre la religion au-dessus de toutes autres valeurs. N'oublions pas la femme en sainte de confession mormone qui a perdu sa vie parce que sa famille a refusé une transfusion sanguine. Autres enfants ont succombé à leurs maladies, parce que les parents voulaient les guérir avec des traditions spirituelles! Il faudrait sortir du carcan religieux qui impose des croyances farfelues à nos enfants, mais qui est encore respecté par les tribunaux.

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 10 septembre 2019 19 h 14

      « On doit arrêter de mettre la religion au-dessus de toutes autres valeurs. » (Nadia Alexan)

      Effectivement, la « religion », s’il en existe encore quelques traces dans le monde occidental, se doit de composer avec les diktats de société affirmant la place et le rôle de la laïcité dans les affaires publiques et de l’État !

      De cet « effectivement », une douceur :

      Lorsque le Québec a accueilli des familles de boat-people, vers le milieu des années ’70, ces familles, dont la plupart pratiquait le « religion des ancêtres, n’ont jamais demandé des accommodements raisonnables à des fins de « religion » : JAMAIS (A) !

      Mais, depuis une ou deux décennies, on-dirait que l’immigration du Québec, cumulant les dérives d’avec le phénomène du multiculturalisme via le communautarisme ambiant ?!?, est ou demeure comme … « désorientée » !

      Bref ! - 10 sept 2019 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 11 septembre 2019 07 h 20

      De « le « religion des ancêtres, », lire plutôt : « la « religion des ancêtres », » (Mes excuses)

  • Lionel Orengo - Inscrit 10 septembre 2019 03 h 44

    Et si la laïcité était justement utile pour régler ce type de problème ?

    La laïcité, qui est un principe (et non une loi), lorsqu'elle est codifiée et appliquée partout permet de promouvoir :
    - la primauté de l'intérêt général sur le communautarisme (il n'y a qu'une seule communauté : celle des citoyens) ;
    - l'intégration des nouveaux arrivants dans la communauté nationale ;

    et non l'inverse

  • Françoise Labelle - Abonnée 10 septembre 2019 06 h 42

    Pourquoi tolère-t-on ces gourous au XXIe siècle?

    Il est temps de prendre le taureau religieux par les cornes. Pendant que cet imam auto-proclamé bénissait la folie de cette famille, un baptiste télé-évangéliste influent, auto-proclamé et conservateur évidemment, est accusé aux USA d'utiliser son collège chrétien comme agence immobilière.
    Si la religion peut avoir une fonction sociale pour les plus faibles, il faut aussi veiller à la protection des plus faibles.

    Mme Massé, en porte-à-faux, s'est sentie obligée d'envoyer un camion de prières, comme ce cher Donald.

  • Hélène Gervais - Abonnée 10 septembre 2019 06 h 58

    Quelle tristesse....

    ces jeunes filles qui doivent se défendre contre leur famille et leur religion de merde, passez-moi l'expression, ont un courage extraordinaire. Mais que lui arrivera-t-il quand elle aura 18 ans et ne sera plus protégée par le système? C'est inquiétant. Et l'imam qui a autorisé, malgré la loi kanadienne, ce mariage, aura-t-il une amende? de la prison à faire? et la famille restera-t-elle impunie?

  • Carmen Labelle - Abonnée 10 septembre 2019 06 h 59

    La pointe de l'iceberg

    L'iceberg, lui, est la culture patriarcale elle-même, qui se sert, pour asservir et maltraiter les femmes ,des religions et d'une autorité abusive des représentants auto-proclamés d'une figure fictive supposément divine, mâle évidemment.

    • Réal Boivin - Abonné 10 septembre 2019 09 h 47

      Et dans certaines religions, le patriarcat n'est pas seulement un iceberg mais l'antartique au complet.

      Et au Canada, le multiculturalisme qui est en fait un communautarisme, protège ces cultures aliénantes pour les femmes. Trudeau en fait même la promotion en côtoyant des intégristes religieux et en endossant leur folklore. Pire, il essait par tous les moyens de faire taire ceux et celles qui les dénoncent en les traitant de racistes et d'intolérants.

      Et le parti politique au Québec qui défend le plus ces misogynes est bien Québec Solidaire, un parti qui se dit féministe. L'ignorance n'a pas de frontière.