Être femme et tatouée

Marie-Christine, alias F is the key
Photo: Alice Chiche Le Devoir Marie-Christine, alias F is the key

Le tatouage connaît un engouement sans précédent depuis des années. Au moins un Québécois sur quatre est tatoué, y compris le premier ministre du Canada. Deuxième article d’une série qui analyse la signification globale du phénomène.

« Vous avez sûrement déjà vu des marins ou des soldats avec des tatouages au bras ou sur l’estomac. Mais avez-vous déjà vu une femme tatouée? » Ça, c’était en 1979. Rachel Verdon, dans son émission Femmes d’aujourd’hui, à la télévision de Radio-Canada, se penchait sur un phénomène nouveau dans la gent féminine de l’époque. Estampillé macho, le tatouage s’est depuis fait une place dans le monde des femmes. Ou plutôt, les femmes se font progressivement une place dans ce monde d’aiguilles et de testostérone.

« À partir du moment où tu deviens tatouée, tu deviens une propriété publique, balance la tatoueuse québécoise F is the key, qui se prénomme en réalité Marie-Christine. Les gens commentent, critiquent. » Son visage est la seule zone de sa peau encore intacte. Ou presque. Ses bras sont noirs d’encre tant elle a superposé les tatouages. « J’ai arrêté de compter les couches! », lance-t-elle dans un éclat de rire. Ses tattoos, elle les aime. Elle les adore. Même s’ils ne lui facilitent pas la vie. Pour une femme tatouée, voire abondamment tatouée comme Marie-Christine, les commentaires fusent au quotidien, de l’entourage comme de parfaits inconnus : « C’est laid. C’est pas féminin ». Marie-Christine en a entendu tout un florilège depuis son premier tatouage, 17 ans plus tôt, mais aucun ne l’a jamais dissuadée de s’en faire de nouveaux. « Laid, c’est un mot tellement relatif. J’ai commencé parce que je trouvais ça fun et beau. C’était artistique. Je me suis réapproprié mon corps et maintenant, c’est un work in progress. » 

 
Photo: Alice Chiche Le Devoir Le tatouage augmente la visibilité de la femme, alors que les normes de genres patriarcales, comme l’a théorisé la sociologue et féministe Colette Guillaumin, exigent qu’elle minimise sa place dans les lieux publics.

Selon une étude de psychologie menée par Hawkes, Senn et Thom au Canada en 2004, les femmes tatouées sont perçues comme plus actives, plus confiantes, mais sont aussi jugées plus négativement que les hommes tatoués. Cette dernière constatation, Hawkes et ses collègues la relient au refus des femmes tatouées de se conformer aux normes de genres et aux canons de beauté classiques. Le tatouage augmente la visibilité de la femme, alors que les normes de genres patriarcales, comme l’a théorisé la sociologue et féministe Colette Guillaumin, exigent qu’elle minimise sa place dans les lieux publics.

De ce fait, l’esthétique plus conventionnelle pour les femmes est de se faire faire des tatouages aux traits fins et de petite taille afin de rester féminine et attrayante. Il en résulte des stéréotypes dans le choix des motifs, de leur taille et de leur emplacement comme des fleurs, des papillons, des oiseaux, de taille modeste et placés à des endroits discrets ou au contraire sexy comme le fameux tramp stamp, c’est-à-dire un petit motif tatoué sur la chute de reins. Car les femmes sont plus vigilantes à la façon dont leurs tatouages seront perçus, notamment par le sexe opposé, pour correspondre aux normes de beauté féminine. Pas plus tard qu’en 2002, dans l’article « Pretty in Ink » (Sex Roles, septembre 2002), le professeur en sociologie Michael Atkinson relevait que 40% des femmes tatouées qu’il avait interrogées avaient pris en considération la perception qu’auraient les hommes de leur(s) tatouage(s) avant de les faire, même si cette tendance semble baisser avec les années.  Certaines, en couple, viennent encore aujourd’hui se faire tatouer avec leur compagnon et décident du motif ensemble.

A contrario, d’autres – beaucoup même – préfèrent envoyer valser les normes et les conventions. Se rebeller pour mieux se réapproprier l’encre. « Moi, c’est en me faisant tatouer où je veux, quand je veux et sans tenir compte des standards, lance Marie-Christine. Les femmes vont vouloir avoir l’air plus tough, avoir les guts de challenger les standards de beauté. » Elle est même allée encore plus loin dans la démarche en devenant carrément tatoueuse.

« C’est un milieu où il est plus difficile de percer en étant une femme. Ce n’est pas considéré comme un métier, il n’y a pas de formation, donc il faut que quelqu’un te prenne sous son aile. […] Mais quand j’ai commencé, les tatoueurs hommes ne me prenaient pas au sérieux, ils disaient que j’allais faire n’importe quoi, ils étaient toujours en train de me critiquer, mais personne ne voulait m’aider. » Résultat : Marie-Christine a dû apprendre en autodidacte.

Convictions féministes

Aujourd’hui, elle est bien installée et il y a des mois d’attente pour passer sous son aiguille. Les mauvaises expériences de ses débuts ont beaucoup influencé son attitude en tant que professionnelle. Autant que possible, elle va venir en aide aux tatoueurs débutants, mais surtout, elle place ses convictions féministes au centre de sa pratique, l’une des raisons de sa popularité. Elle a d’ailleurs monté au printemps, à la suite d’une vague de dénonciations, un collectif de tatoueurs constitué de femmes et de personnes non binaires baptisé Les Griffes. À eux quinze, ils préparent un manifeste sur le droit à se faire tatouer dans la dignité. « Beaucoup de gens se sentent impressionnés par le job de tatoueur et n’osent pas faire de remarques, explique-t-elle. Des tatoueurs se montrent abusifs dans leur attitude. Moi-même, j’ai une fois été draguée par le tatoueur pendant la séance ! »

Sa démarche féministe passe donc avant tout par le fait d’offrir un espace rassurant pour ses clients, majoritairement des femmes. Une spécificité que tient à souligner le compagnon de Marie-Christine, tatoué mais pas tatoueur, qui gère son salon : « Des hommes hétérosexuels qui correspondent aux standards de la masculinité, on en compte très peu dans la clientèle. » Ce grand barbu, aux tatouages loin d’être aussi nombreux que ceux de sa conjointe, constate que ces messieurs sont réticents à l’idée de se faire tatouer par une femme. Qui plus est, les gens qui rencontrent le couple pour la première fois présument que c’est lui, le tatoueur. Un incident qui arrive « quasi systématiquement », précise le premier intéressé. « Parfois, les gens sont comme surpris ou déçus que ce soit moi », ajoute Marie-Christine. « Surtout les hommes », renchérit son compagnon.

Mais l’un des aspects les plus épineux du problème reste le plan sexuel. Plusieurs études en psychologie ont démontré que les femmes tatouées sont vues comme plus accessibles par les hommes. Les tatouages accentuent le harcèlement de rue, en plus de donner un prétexte pour aborder la personne. Au point qu’il y a mot pour ça : le tatcalling, qui fait l’objet d’un mot-clic sur Twitter. La plateforme regorge de témoignages de femmes ayant vécu des incidents plus ou moins sordides dont le point de départ a été leur(s) tatouage(s). La blogueuse Emily McCombs, sur sa page HuffPost Personal raconte : « Dernièrement, j’ai remarqué que presque toutes les interactions que j’ai avec des hommes inconnus à propos de mes tatouages […] finissent par devenir glauques et prédatrices ». Ainsi, cet outil artistique de réappropriation du corps émancipe les femmes autant qu’il se retourne contre elles. Au point que bien des tatouées prévoient parfois de se couvrir pour limiter l’attention.