Une agression homophobe comme beaucoup d’autres

Dans une publication sur Facebook, Markantoine Lynch-Boisvert a raconté avoir été insulté pour son orientation sexuelle avant que lui et son conjoint ne soient frappés.
Photo: Facebook Dans une publication sur Facebook, Markantoine Lynch-Boisvert a raconté avoir été insulté pour son orientation sexuelle avant que lui et son conjoint ne soient frappés.

L’image du visage tuméfié du designer Markantoine Lynch-Boisvert, qui dit avoir subi une agression homophobe cette fin de semaine, a suscité une vague de sympathie, dimanche. Un cas isolé ? De récentes statistiques indiquent que les crimes motivés par la haine d’une orientation sexuelle ne se raréfient pas au pays. Une hausse du nombre de dénonciations a même été constatée au Québec.

« C’est extrêmement désolant et frustrant qu’en 2019, des choses comme ça se passent au Canada et au Québec. Ça démontre qu’il y a encore du travail à faire, qu’il faut encore faire des Fiertés », a déploré Jean-Sébastien Boudreault, vice-président de Fierté Montréal, une semaine après que le défilé organisé par son organisation a attiré des dizaines de milliers de personnes.

Dans un message publié sur Facebook, Markantoine Lynch-Boisvert, né en 1989 et dont la ligne de vêtements est commercialisée dans les magasins Simons, a expliqué avoir été insulté pour son orientation sexuelle avant que lui et son conjoint ne soient frappés. Les faits se seraient produits samedi, au petit matin, à la sortie d’un bar de La Malbaie. Cet événement concorde avec la description d’une altercation confirmée par la Sûreté du Québec pour laquelle une plainte a été déposée. Le service de police s’est toutefois refusé à tout commentaire, notamment sur le caractère homophobe de l’agression.

C’est vrai que les agressions homophobes violentes comme celle-là arrivent rarement, mais ça existe encore. On le voit peu parce que les gens ne se plaignent pas auprès des forces policières.

L’agression de M. Lynch-Boisvert a néanmoins été dénoncée par la classe politique. Le premier ministre du Québec, François Legault, a parlé dimanche d’un geste « révoltant », « qui n’a pas sa place au Québec », la mairesse de Montréal, Valérie Plante, s’est dite « de tout coeur avec Markantoine et son amoureux qui ont été attaqués à La Malbaie pour avoir été eux-mêmes », tandis que la ministre fédérale du Tourisme, Mélanie Joly, dénonçait la veille une agression « complètement inacceptable ».

Selon des données mises à jour le mois dernier par Statistique Canada, une moyenne de 170 crimes haineux motivés par l’orientation sexuelle sont dénoncés chaque année au pays depuis cinq ans. Le nombre fluctue, mais sans qu’on constate une tendance à la baisse. En 2018, on a recensé 173 cas.

Au Québec, par contre, les dénonciations de crime motivé par la haine d’une orientation sexuelle sont en hausse, selon une analyse du gouvernement fédéral publiée au printemps. De 2015 à 2017 (l’année la plus récente pour laquelle la ventilation par province est fournie), le nombre de ces crimes est passé de 12 à 27 puis à 42.

La variation peut évidemment être imputable à une hausse du taux de déclaration, mais la situation inquiète tout de même Laurent Breault, directeur général de la Fondation Émergence, qui lutte contre l’homophobie et la transphobie. « [L’agression de M. Lynch-Boisvert] est extrêmement malheureuse et inacceptable, mais elle ne m’a pas particulièrement étonné », dit-il.

« C’est vrai que les agressions homophobes violentes comme celle-là arrivent rarement, mais ça existe encore. On le voit peu parce que les gens ne se plaignent pas auprès des forces policières », soutient Pascal Vaillancourt, directeur général d’Interligne (anciennement Gai écoute).

Dénoncer

Une analyse des crimes haineux rapportés de 2010 à 2017 par Statistique Canada relève qu’une grande part (64 %) des crimes motivés par la haine d’une orientation sexuelle sont violents. Ils constituent même, toutes proportions gardées, le type de crime haineux le plus violent au pays. Les personnes commettant les gestes sont majoritairement de sexe masculin (91 %) et âgées de moins de 25 ans (59 %).

Comme avec les agressions sexuelles, beaucoup de crimes motivés par la haine d’une orientation sexuelle ou d’une identité de genre demeurent en dehors du radar des autorités, explique Pascal Vaillancourt, d’Interligne. En 2012, son organisme avait lancé un « registre des actes homophobes » à déclaration anonyme et volontaire. Faute d’argent, un seul rapport en a été tiré, en 2013.

« Avec le registre, on a constaté que les gens ne voulaient pas dénoncer les actes violents à la police par peur de faire un coming out, de devoir faire l’éducation des policiers, ou que leur demande soit tout simplement mal reçue », expose M. Vaillancourt. Sur les 188 actes potentiellement criminels déclarés, seulement 36 plaintes ont été déposées auprès de la police.

Depuis juin, et grâce à un financement de Québec, Interligne propose une nouvelle version du registre. Renommée Alix, encourageant plus explicitement à signaler tout acte de violence lié à l’identité sexuelle ou de genre (pas seulement les actes homophobes), la plateforme permet désormais de voir les agressions rapportées anonymement sur une carte interactive.

« L’idée de mettre un point sur une carte, c’est de montrer concrètement que ces agressions existent encore, dit M. Vaillancourt. Et c’est aussi pour que les victimes réalisent qu’elles ne sont pas seules. »

D’ailleurs, le problème est-il plus criant en dehors de l’île de Montréal ? « Quand on sort des grandes villes, c’est certain qu’il y a plus de travail à faire, dit M. Boudreault, de Fierté Montréal. Je viens du Saguenay–Lac-Saint-Jean, et j’en suis très fier, mais je ne suis pas sûr que je passerais une soirée en tête-à-tête avec mon conjoint au restaurant là-bas. C’est sûr qu’on me dévisagerait. »