Quand les travailleurs agricoles mexicains montent sur scène

Clemente Amaro Fernandez, Juvencio Amaro, Roberto Sanchez Reyes et Pedro Guzman Cerano entourent «Señor Bernardo» (centre) qui a contribué à l’existence des Jornaleros.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Clemente Amaro Fernandez, Juvencio Amaro, Roberto Sanchez Reyes et Pedro Guzman Cerano entourent «Señor Bernardo» (centre) qui a contribué à l’existence des Jornaleros.

En Montérégie, des travailleurs agricoles mexicains ont constitué un groupe de musique, Los Jornaleros, qui roule sa bosse depuis déjà 10 ans. Par contre, on ne peut les entendre que le dimanche ; les autres jours, il faut ramasser des légumes.

« Le Journalier part déjà / Son vol décolle à l’instant / Destination Canada / Où bien l’attend son patron / Pour l’amener se reposer / Le jour suivant au labeur », chante en espagnol Pedro Guzman Cerano dans El Jornalero (le travailleur journalier en espagnol).

Sur les terres de la Montérégie, cette chanson est devenue une sorte d’hymne aux travailleurs qui, chaque année, quittent leur pays pour venir cultiver des légumes au Québec.

Pour nous, le travail n’est pas un fardeau, au contraire on adore notre travail. Nous sommes capables de le faire.

 

Cette chanson « est très significative pour les journaliers étrangers ici au Canada », explique Pedro, qui chante, joue de l’accordéon et écrit les chansons du groupe.

L’homme au grand chapeau en est à sa 19e année au Québec. Il a fondé le groupe, il y a une dizaine d’années, avec son ami Clemente Amaro Fernandez, lui aussi mexicain.

« En fait, Pedro, son frère et moi venons du même village au Mexique. Il savait que nous jouions de la guitare et il a lancé l’idée de former notre groupe », raconte Clemente qui lui, partage sa vie entre le Mexique et le Québec depuis pas moins de 28 ans.

Maintenant, son fils Juvencio fait aussi le voyage et s’est joint au groupe à la basse. Roberto Sanchez-Reyes complète la formation depuis peu à la batterie. Les gars pratiquent chaque dimanche par groupe de deux dans leurs fermes respectives : Clemente et Juvencio à Sainte-Clothilde et Pedro et Roberto à Saint-Rémi.

 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Sur les terres de la Montérégie, cette chanson est devenue une sorte d’hymne aux travailleurs.

Mais tout cela n’aurait jamais été possible sans l’aide d’un groupe de gens du coin, souligne Pedro en parlant de « Señor Bernardo et Doña Luisa » qui ont communiqué à l’époque avec le consul du Mexique en personne pour leur procurer des instruments.

« À l’époque, on organisait des messes en espagnol pour les travailleurs mexicains, explique Señor Bernardo, Bernard Leblanc de son vrai nom. Les travailleurs étaient invités à participer. Ils avaient formé des chorales, ils chantaient et il y en avait qui jouaient de la musique. C’est un peu comme ça que ça a commencé. »

«La Manic» des Mexicains

M. Leblanc ne manque pas un concert des Jornaleros. « Il y a beaucoup de talent là-dedans », dit-il. La fin de semaine dernière, il était sur scène pour les présenter, lors de leur concert à la Fiesta des Cultures de Saint-Rémi où ils se produisent chaque année. Dans la petite foule devant la scène, des dizaines de travailleurs agricoles les filmaient religieusement avec leur téléphone.

« La chanson El Jornalero, c’est un peu comme La Manic de Georges Dor pour nous », dit ce retraité d’Hydro-Québec qui à l’origine avait voulu approcher des travailleurs mexicains pour parfaire son espagnol. « C’est une chanson qui a touché tout le monde. C’est ça qu’ils vivent. »

La musique du groupe est entraînante, mais les paroles ont leur dose de mélancolie. Il y a quelques années, Pedro avait même écrit une chanson sur l’histoire d’un travailleur agricole du coin qui s’était enlevé la vie. Elle s’appelle Plein d’illusions (Lleno de illusiones).

« Il est monté sur scène pour la chanter, mais n’a pas été capable. Il était trop ému », raconte Bernard.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Cofondateur du groupe, Pedro Guzman Cerano chante, joue de l’accordéon et écrit les chansons.

Dans El Jornalero, Pedro évoque aussi les relations entre travailleurs et contremaîtres. « Avis à nos contremaîtres / Notre travail a de la valeur / Nous sommes vos compatriotes / Ne soyez pas des exploiteurs », chante-t-il dans l’un des couplets. Quand on lui demande ce que cela veut dire, il répond que « toute la chanson a son importance. Chaque couplet » et qu’il a réalisé beaucoup de choses en l’écrivant.

« Il y a des travailleurs qui vivent plus de pression que d’autres, mais tout peut se faire dans le respect », poursuit-il. « Il n’est pas nécessaire qu’un gestionnaire nous parle mal ou qu’un patron nous parle mal, c’est à ça que je fais référence. […] Quiconque est sous un gestionnaire, va lui obéir. Mais tout est dans la façon de parler ».

On est très content de notre travail, ajoute-t-il. « Pour nous, le travail n’est pas un fardeau, au contraire on adore notre travail. Nous sommes capables de le faire. »

Leur patron les encourage d’ailleurs en leur prêtant un camion lors du concert et un endroit pour pratiquer le reste de l’été, signale Clemente. « La situation la plus difficile, ce n’est pas le travail. Ce qui est parfois épuisant, c’est la routine et la chaleur, poursuit-il.

Et bien sûr, il y a les proches à l’autre bout du continent. Clemente passe pas entre six et sept mois au Québec. « On s’ennuie d’eux. […] Les départs sont difficiles, parfois les larmes coulent lors des au revoir. »

Aimeraient-ils pouvoir déménager ici si c’était possible ? « Oui. Il y a beaucoup de situations qui sont plus favorables ici, d’abord la situation économique, ensuite la question de la sécurité. Au Mexique, on vit énormément d’insécurité et c’est très difficile. Je pense que nous pourrions être bien ici ».

Avec la collaboration d’Ameli Pineda