La grande machination

Le suicide du financier Jeffrey Epstein, samedi dernier, dans une prison de Manhattan, aux États-Unis, a fait surchauffer la nébuleuse de la conspiration et, en particulier, le monde de QAnon (sur la photo), un mouvement complotiste pro-Donald Trump né il y a deux ans sur le Web.
Photo: Matt Rourke Associated Press Le suicide du financier Jeffrey Epstein, samedi dernier, dans une prison de Manhattan, aux États-Unis, a fait surchauffer la nébuleuse de la conspiration et, en particulier, le monde de QAnon (sur la photo), un mouvement complotiste pro-Donald Trump né il y a deux ans sur le Web.

La plus brutale des réalités peut rejoindre la plus délirante des fictions.

QAnon, mouvement complotiste pro-Trump né il y a deux ans sur le Web, accuse des élites corrompues de la gauche américaine (stars hollywoodiennes et politiciens démocrates entremêlés) d’être impliquées dans un vaste réseau pédophile international. La mort du financier Jeffrey Epstein, samedi dernier, dans une prison de Manhattan, a évidemment fait surchauffer la nébuleuse de la conspiration et le monde de QAnon en particulier. Le mot-clic #EpsteinMurder est vite devenu viral cette semaine.

Il faut dire que le réseau de rabattage de collégiennes que Jeffrey Epstein agressait sexuellement lui a fourni des centaines de victimes pendant des décennies. Il faut dire que la veille du suicide du tristement célèbre prisonnier, des dossiers judiciaires volumineux rendus publics par ordre de la cour confirmaient la force de ses contacts avec l’upper high class mondiale. Il y est question de voyages ou de rencontres entre M. Epstein, Bill Clinton, Donald Trump et même le prince Andrew, fils de la reine Élisabeth II.

Donald Trump lui-même a relayé un gazouillis disant que l’ex-président Bill Clinton « avait des informations ». Sous-entendant qu’il avait à voir avec la mort du gênant personnage dans une des prisons réputées les plus sûres du pays.

Même des commentateurs à la réputation irréprochable ont avoué que la coïncidence demeure très troublante. « Si nous vivions dans un univers de fantasme paranoïaque, je serais très méfiant sur le suicide d’Epstein, et même sur le fait de savoir si c’était réellement un suicide », a tweeté le chroniqueur du New York Times Paul Krugman, Prix Nobel d’économie 2008. Et d’ajouter : « Et vous savez quoi ? Le cas Jeffrey Epstein montre que nous vivons dans une sorte d’univers de fantasme paranoïaque. »

Vision du monde

Il ne faut pas tout mélanger non plus, ni même des bouts. Au fond, encore une fois, les délires complotistes et les « fantasmes paranoïaques » en disent surtout très long sur la vision du monde des complotistes et des paranoïaques.

« Je ne peux vraiment pas dire s’il y a quelque chose dans ces théories. Mais il est en effet frappant de constater le nombre de personnes qui pensent qu’il y a ou pourrait y avoir quelque chose », dit au Devoir le professeur Michael Butter en parlant de l’étonnante tentation complotiste chez certains analystes pourtant réputés pour leur sérieux. M. Butter enseigne les études américaines à l’Université de Tübingen en Allemagne. Il codirige le réseau international d’analyses comparatives des théories du complot en Europe (conspiracytheories.eu).

D’ailleurs, au fond, honnêtement, qui n’a pas un peu pensé complot au moins un brin en pensant à ce suicide en prison ? La théorie de la gaffe monumentale semble pourtant la plus simple et la plus juste. Les informations livrées depuis une semaine parlent de gardiens endormis qui n’ont pas surveillé le prévenu, même s’ils devaient le faire toutes les trente minutes. En plus, l’établissement de Manhattan manque de personnel et les gardiens en poste effectuaient des heures supplémentaires la nuit du décès. Ce serait aussi bête et banal que ça.

Je ne peux vraiment pas dire s’il y a quelque chose dans ces théories. Mais il est frappant de constater le nombre de personnes qui pensent qu’il pourrait y avoir quelque chose

 

Le professeur Butter ajoute qu’il y a de la reprise apparente dans cette troublante volonté d’analystes réputés terre à terre à se laisser au moins un peu tenter par les rumeurs. Comme si effectivement il y avait anguille sous roche. Comme si effectivement les puissants nous cachaient des choses.

« Nous avons vu cela auparavant avec le Russiagate, où une partie des médias libéraux semblait vraiment déçue qu’il n’y eût aucune preuve concluante pour un complot entre la campagne Trump et une puissance étrangère, note M. Butter. Il semble que, dans le climat de plus en plus polarisé de la politique américaine, même ceux qui ont généralement peu de chances de croire aux théories du complot sont attirés par elles tant que ces théories confirment leurs soupçons et leur aversion pour leurs adversaires politiques. »

Un récit explicatif

Un autre connaisseur de la mécanique narrative complotiste, le Belge Loïc Nicola, demande de distinguer le « drame humain » et le « récit explicatif » que certains se plaisent à produire et à plaquer sur ce drame, à partir des éléments épars dont ils disposent ou croient disposer.

« Le récit (produit dans le flou et l’incertain de l’événement) tâche de mettre artificiellement en cohérence un certain nombre de faits (réels ou supposés) ; de leur donner du sens en faisant comme si ces faits étaient nécessairement liés entre eux de manière profonde, écrit au Devoir le docteur en argumentation et coauteur de l’essai Les rhétoriques de la conspiration. On s’aperçoit alors que le but est bien moins de rechercher la vérité du drame humain (et de rendre justice aux victimes) que de confirmer ce qui, dès l’abord, ne fait (aux yeux de certains) aucun doute, à savoir : la complicité (fondée sur l’essence et la nécessité) des hommes de pouvoir et des puissances de l’argent autour de moeurs pédophiles. C’est ici évidemment que la logique conspirationniste se met en mouvement. »

Dans ce cas, au passage, elle combine divers éléments (les viols d’adolescentes, le milliardaire ami des puissants, la mort louche…) qui stimulent la machine interprétative cherchant des explications.

La conclusion semble alors imparable : le suicide d’Epstein est un leurre, une imposture, une tromperie. « Pour les tenants de l’explication conspirationniste, les faits viennent confirmer l’évidence du réseau pédophile ; confirmer la collusion des puissances de l’argent et des hommes de pouvoir ; confirmer la vilenie des juifs et la corruption de leurs moeurs, dit encore Loïc Nicola. Il n’y a, pour les amateurs de récits complotistes, qu’à regarder les faits, de façon lucide, sans oeillères, sans filtres, car les faits parlent d’eux-mêmes… Or, justement, un fait ne parle pas. Au contraire, c’est un lieu d’interprétation et de discours. »

Un nouveau monde ?

Ce lieu a toujours existé et des rumeurs comme des théories du complot ont maculé les sociétés depuis des siècles et des siècles. Seulement, notre âge numérisé fournit d’autres moyens de diffusion à cette rhétorique de la conspiration.

« En bref, Internet facilite l’émergence plus rapide des théories du complot et rend leur circulation beaucoup plus facile, dit le professeur Michael Butter. [Internet] a aussi, dans une certaine mesure, conduit à la tendance de remplacer les théories du complot pleinement développées par des rumeurs de complot. Mais dans ce cas, la mort d’Epstein est généralement simplement ajoutée aux théories du complot qui existent depuis longtemps (à propos des Clinton ou de Trump). Cette modularisation est aussi typique et a commencé longtemps avant la montée du Web. »

Loïc Nicola nuance aussi la particularité de la conspiration à l’ère du Web. « En fait, les médias sociaux constituent surtout une “chambre d’écho”, ils font caisse de résonance, ils viennent amplifier une matière discursive et explicative qui existe déjà. Ils ne créent pas le discours, ils assurent sa visibilité, sa commercialité, sa fluidité, écrit-il au Devoir. Au reste, force est de constater que l’intérêt des médias sociaux se porte surtout sur des propos (récits, discours, explications) faciles et sensationnels, cognitivement abordables d’un seul geste, proposant une vision dichotomique du monde. »

Il remarque aussi qu’au fond beaucoup de médias traditionnels fonctionnent exactement de la même manière. « Dès lors, il ne faut pas croire que les médias sociaux ont radicalement changé la donne, conclut-il. Notre époque n’est pas fondamentalement différente de la précédente, tant s’en faut. »

5 commentaires
  • Serge Grenier - Abonné 17 août 2019 06 h 59

    Partout ou nulle part ?

    Il y a des gens qui voient des complots partout, d'autres qui n'en voient nulle part. Les deux se trompent.

  • Yves Roy - Abonné 17 août 2019 08 h 15

    je veux bien, pourtant...

    Je ne me définis absolument pas comme un complotiste, pas plus qu'un fan de Donald Trump, loin de là. Pourtant, ce suicide si facilement prévisible et donc évitable me laisse avec bien des questions. Les média sociaux amplifient la rumeur, je veux bien. Pourtant comment se seraient comportés ces mêmes média s'ils avaient existé en novembre 1963 ? L'unique assassin de JFK rapidement assassiné avait là aussi soulevé bien des questions. Un autre délire complotiste ?

    • Claude Bernard - Abonné 17 août 2019 12 h 15

      @ Yves Roy

      Délire? Non, s'il est question de «l'ombre d'un doute», cela me semble normal (jusqu'à un certain point).
      Quand le doute est un faux doute qui cache une certitude, alors, là!
      Quand on creuse et cherche sans relache pour «prouver» le complot, quand les preuves sont des rumeurs, des possibilités, des peut-être, des pourquoi pas, des convainquez moi du contraire, des l'enquête a été baclée etc...
      Les complotistes virent souvent à la politisation et se regroupent volontier en Qanon comme aux USA.


      17.08.19 machination

  • Lyne Bouchard - Abonnée 17 août 2019 11 h 04

    Quelle condescendance envers votre lectorat!

    Encore une fois, une approche condescendante face aux lecteurs qui, comme moi, se posent de sérieuses questions sur la version officielle. En plus, on y apprend que des « experts » du complotisme, eux, savent que le seul fait de remettre en question la version officielle est un signe de paranoïa. Et le New York Times serait une référence? Faites vos devoirs svp. Depuis quand les institutions et les gouvernants disent-ils toujours la vérité? Qui sont les véritables complotistes ici? Et on se demande pourquoi les gens croient de moins en moins les journaux traditionnels...
    Eve Gaboury

    • Gilles Théberge - Abonné 17 août 2019 14 h 32

      Cet article est insignifiant. Car comme le disait quelqu'un plus haut, «Il y a des gens qui voient des complots partout, d'autres qui n'en voient nulle part. Les deux se trompent.». Ici, l'auteur de l'article ne dit rien !

      Je suis parfaitement d'accord avec vous.