Une histoire inachevée

La théorie de Lawrence Lande, qui pensait que le système de l’économiste John Law aurait offert la prospérité à l’Amérique française et l’aurait ainsi préservée des Anglais, semble un peu délaissée de nos jours.
Illustration: Pierre-Nicolas Riou La théorie de Lawrence Lande, qui pensait que le système de l’économiste John Law aurait offert la prospérité à l’Amérique française et l’aurait ainsi préservée des Anglais, semble un peu délaissée de nos jours.

Lawrence Lande, concessionnaire automobile de Montréal et grand collectionneur, s’est passionné pour John Law, économiste né au XVIIe siècle et père du capitalisme moderne, tombé en disgrâce. Troisième et dernière partie de cette enquête historique sur la trace de deux personnages exceptionnels.

En arrivant au salon du livre ancien de New York, ce samedi d’avril 2001, Denis St-Martin s’est promis de ne pas trop dépenser. Quelques heures plus tard, il repartira pourtant délesté de plusieurs milliers de dollars, avec une pièce unique qui marquera le début d’une aventure un peu folle.

Pour l’heure, cet entrepreneur paysagiste de Sorel-Tracy, collectionneur passionné par l’histoire du Québec, flâne d’un kiosque à l’autre pour s’imprégner de l’odeur du vieux papier qu’il affectionne tant. Les belles reliures d’un vendeur de l’État de New York attirent ses pas, et sa main ne tarde pas à feuilleter le classeur de présentation, qui regorge de vieux manuscrits, rangés par nom d’auteur. À la lettre L, un papier de Jacques de La Place, un jésuite parti sur le même bateau que Jeanne Mance, retient l’attention de Denis St-Martin. À la lettre M, sa main se met à trembler au contact d’une missive de Marie Morin, la première religieuse née au Canada, en 1649. Mais rien de comparable avec l’extase provoquée par la prochaine : un contrat signé par le fondateur de Montréal, Paul de Chomedey de Maisonneuve.

Denis St-Martin est très surpris de trouver un tel document du mauvais côté de la frontière. « J’ai bien senti qu’il y avait un filon majeur pour moi. J’ai quitté le kiosque pour reprendre mes esprits et j’ai immédiatement téléphoné à la seule personne capable de me renseigner : Alfred Van Peteghem », se remémore Denis St-Martin. Les deux hommes, qui ont sympathisé dans une vente aux enchères, ont tissé une relation de confiance.

Persuadé que le document provient d’un vol aux archives du Québec, Denis St-Martin commence à le décrire à son interlocuteur. « Alfred m’a tout de suite interrompu et m’en a fait lecture comme s’il l’avait sous les yeux. Je me suis dit, soit il a un pouvoir de divination, soit il connaît très bien ce document, qui du coup doit avoir beaucoup de valeur ! » raconte en souriant Denis St-Martin. La réplique finale d’Alfred Van Peteghem résonne encore dans l’esprit du collectionneur : « Prends-le sur-le-champ ou c’est moi qui le fais ! » Denis St-Martin fait l’acquisition de cette pièce très coûteuse et s’empresse, de retour à Montréal, de questionner Alfred Van Peteghem sur l’origine de cette lettre.

L’érudit belge, lassé de sa relation avec des collectionneurs très riches et un peu blasés, s’est pris d’affection pour Denis St-Martin, un passionné aux origines modestes. C’est dans ce climat qu’il retrace, pour lui, l’épopée de Lawrence Lande pour réhabiliter John Law. La relation entre Alfred Van Peteghem et le concessionnaire automobile a mal fini, car les deux hommes ne partageaient plus la même vision. En outre, pour une raison obscure, McGill n’a pas pu, ou n’a pas voulu, acquérir les manuscrits.

« C’est ce qui a conduit la famille de Lawrence Lande, qui vivait aux États-Unis, à tout transférer là-bas. Monnayer les manuscrits dans un pays où il y a de nombreux collectionneurs fortunés est plus facile. Lawrence Lande était alors âgé. Il a sans doute laissé les choses filer », relate Denis St-Martin.

Retour au Québec

Tous les manuscrits ont ainsi été dispersés et seule la volonté de Denis St-Martin, combinée aux connaissances d’Alfred Van Peteghem, a permis de réunir à nouveau une centaine de pièces majeures, en plus de quinze ans. Pour éviter qu’un jour les documents puissent à nouveau quitter le Québec, le musée Pointe-à-Callière en a acheté une partie à Denis St-Martin. Éric Major, le responsable de la médiathèque du musée, se réjouit de l’opération : « Nous constituons et protégeons un fonds d’étude majeur pour les premiers temps de Montréal, car de nombreux documents concernent notre ville et son développement ! » La boulimie de Lawrence Lande, qui l’a conduit à acquérir des documents tous azimuts sur la Nouvelle-France, va en fait servir à éclairer l’histoire de Ville-Marie. « Désormais, des étudiants et des chercheurs peuvent consulter la collection que nous avons réunie à la médiathèque », dit Éric Major.

La théorie de Lawrence Lande, qui pensait que le système de Law aurait offert la prospérité à l’Amérique française et l’aurait ainsi préservée des Anglais, semble en revanche un peu délaissée. Pourtant, lorsque l’on interroge Catherine Desbarats, spécialiste de l’économie de la Nouvelle-France à l’Université McGill, ce postulat éveille à nouveau l’intérêt. « Sa vision était trop simpliste, mais Lawrence Lande n’avait pas complètement tort. Si la dette publique de la France avait été mieux financée, le destin des colonies d’Amérique eût été différent. John Law a été très novateur pour régler le problème, mais sa révolution économique manquait d’assise politique pour fonctionner », explique Catherine Desbarats.

La question de la dette et de ses enjeux publics est donc centrale. La chercheuse étudie justement la monnaie de carte. En Nouvelle-France, les autorités émettaient des promesses de paiement en inscrivant une somme au dos d’une carte à jouer, pour rémunérer par exemple les fonctionnaires et les soldats. « J’ai justement besoin de consulter les catalogues de la collection Lande, car je suis sûre qu’ils contiennent des informations éclairantes pour mon étude », raconte Catherine Desbarats.

Même son de cloche à l’Université de Montréal, où Thomas Wien travaille notamment sur les relations de la Nouvelle-France avec l’Europe. « On est toujours reconnaissants quand une personne investit autant d’argent pour réunir des documents que l’on peut étudier », souligne le professeur.

Pour Wien, il est par exemple essentiel de consulter les traces écrites laissées par les commerçants présents dans les colonies. Les décisions de la métropole ne sont pas suffisantes pour comprendre le sort d’un territoire. « Jusqu’à un certain point, c’est le marché qui décide. Les Antilles, mieux situées, attiraient davantage les investisseurs à l’époque de Law. Par la suite, en Louisiane, ce sont surtout les esclaves africains achetés par les colons qui, bien malgré eux, ont assuré le développement du territoire », analyse le professeur.

En achetant toutes ces lettres qui dévoilent la réalité du terrain, Lawrence Lande avait donc vu juste. Loin d’avoir réussi à réhabiliter John Law, le collectionneur a tout de même permis de préserver des pièces fragiles, dont on peut retrouver le contenu dans ses six catalogues. Catherine Desbarats lance d’ailleurs, sous forme de promesse : « Sans suivre toutes les lubies de Lawrence Lande, nous allons tout de même grandement profiter de son travail dans les prochaines années ! »