Une île nommée Irlande

Ha’penny Bridge, une passerelle construite en 1816 passant au-dessus de la Liffey, est l’un des ponts mythiques de la capitale.
Photo: Vincent Lennon Ha’penny Bridge, une passerelle construite en 1816 passant au-dessus de la Liffey, est l’un des ponts mythiques de la capitale.

Les îles fascinent les êtres humains depuis toujours. En apparence simples, elles sont des concentrés de complexité, à la fois lieux de respiration et d’enfermement. Elles demeurent mystérieuses pour les continentaux. Sixième de huit articles, à la rencontre de quelques îles d’ici et d’ailleurs, tout au long de l’été.

Il fallait bien que j’aille voir une île qui soit autrement que minuscule. Pourquoi l’Irlande ? Parce qu’elle fait deux fois la taille de la Suisse, compte 7400 kilomètres de côtes et me semblait répondre à toutes les caractéristiques d’une île : farouche esprit d’indépendance, identité puissante et « exacerbée, comme celle de la plupart des îles », prétend la géographe de Brest Françoise Péron. Et parce que c’est l’Irlande, tout simplement. Claire comme les mers qui l’enserrent, ténébreuse comme ses campagnes sombres et ses pluies battantes.

Et puis l’Irlande, c’est un peu nous. Nous sommes si nombreux à être sortis de ses entrailles d’étangs et de tourbières et de ses bourgs recroquevillés derrière les murets de pierre courant sur la lande. Tant d’Irlandais, fuyant la Grande Famine, émigrèrent en Amérique du Nord. Et ils furent nombreux au milieu du XIXe siècle à quitter leur île de malheur pour une autre île de malheur, au milieu du Saint-Laurent, Grosse-Île, décrétée lieu de quarantaine pour les immigrants. 7500 personnes, surtout irlandaises, sont mortes du typhus à Grosse-Île.

Longtemps, l’île d’Irlande a été un refuge contre la souillure de la modernité, un lieu où était préservée sa pureté

Je retrouve la verte Érin mouchetée de jaune, c’est le printemps et c’est Pâques, je la retrouve telle qu’en elle-même, éternelle. Toujours entre deux nuages de pluie. La terre entière attend le trou de bleu au milieu du ciel gris. Les Irlandais, eux, attendent le trou de gris au milieu du ciel bleu. L’Irlande, au génie des lieux dense, obsédant, mélancolique, qui a donné en nourriture au monde les Joyce, Beckett, Wilde, Yeats.

Et je retrouve aussi cette Irlande complètement transformée. Des campagnes qui ont prospéré, et Dublin, la capitale, méconnaissable, où vivent près de 2 millions d’habitants dans son coeur et sa ceinture, soit un gros tiers de la population du pays. Dublin, passée de ville provinciale à ville moderne, cosmopolite, siège de Google et de Microsoft, truffée de nouveaux quartiers, tramway, train de banlieue et un projet de métro. Une ville jeune, la moitié des habitants ont moins de 25 ans. Ville de culture, de musique, dont les centaines de pubs font partie de son ADN. Il faut voir ces messieurs-dames cravatés, toilettés, fondre après le bureau vers ces estaminets où trônent, souveraines, les pompes à Guinness dans un joyeux chaos.

 

 

Références historiques

Toute moderne et neuve soit-elle, Dublin rappelle presque à tous les coins de rue la fierté de son parcours. Un chauffeur de taxi fait un détour pour me montrer le « GPO » — General Post Office —, où a eu lieu le soulèvement de Pâques, en 1916, qui allait mener à l’indépendance de l’île en 1922, sauf pour six comtés du nord demeurés britanniques. Rue O’Connell, il est fier de me montrer la flèche du millénaire, construite en 2000, qui passe pour la plus haute sculpture au monde. Et, amarré sur une rive de la Liffey qui coule au milieu de la ville, le navire-musée Jeanie Johnston, réplique d’un bateau construit à Québec en 1847 qui a servi au transport des immigrants irlandais vers l’Amérique.

Trinity College, Dublin. 17 avril 2019. Je traverse la vaste cour intérieure de la plus ancienne université d’Irlande, à la rencontre du professeur de français Michael Cronin. « Longtemps, l’île d’Irlande a été un refuge contre la souillure de la modernité, un lieu où était préservée sa pureté. » « La frontière la plus dure est la mer, renchérit son confrère et écrivain, Declan Kiberd, elle nous a aidés à garder notre identité. » Dieu merci, on est entouré d’eau ! chantaient les Dubliners !

Photo: Monique Durand Le navire-musée Jeanie Johnston est une réplique d’un bateau construit à Québec en 1847 qui a servi au transport des immigrants irlandais vers l’Amérique.

À l’image même de l’île qui incarne le combat incessant entre la terre et la mer, « nous luttons sans cesse, poursuit Declan Kiberd, entre l’appel de l’inconscient, représenté par la mer, et l’appel du conscient, représenté par la terre, toujours écartelés entre euphorie et dépression, entre trop de confiance en nous-mêmes et pas assez ». Le professeur Cronin, lui, évoque la « schizophrénie insulaire » qui caractériserait l’âme irlandaise, tension permanente entre un fort sentiment d’enracinement et le désir de fuite. « Nous sommes viscéralement attachés à cette île. Et, en même temps, traversés du besoin d’un grand bol d’air… et d’aire ! »

« Nous avons un mode de pensée bipolaire. Freud disait qu’on pouvait observer les Irlandais, mais pas les psychanalyser. Impossible ! » lâche Declan Kiberd dans un grand éclat de rire.

Transformation radicale

Deux éléments cruciaux et récents sont venus bouleverser l’histoire de cette île et la changer radicalement. D’abord son entrée dans l’Europe en 1973 où, d’un seul coup, son marché gonfle de 4 millions à 300 millions de consommateurs. Le pays devient le tigre celtique, passé en quelques décennies d’une économie autarcique à ultralibérale. « Dans le cadre européen, dit Michael Cronin, nous sortions enfin d’un face-à-face mortifère avec les Anglais et nous perdions notre complexe d’infériorité. » Second élément : l’accord de paix dit du Vendredi saint en 1998, où nationalistes catholiques et loyalistes protestants signent à Belfast une entente historique après 30 ans d’attentats et 3500 morts. « Nous pouvions enfin respirer et sortir d’un conflit qui nous isolait du reste du monde. »

Vingt ans après cet accord, la paix demeure fragile. Une fragilité aggravée par le Brexit, qui remet en cause la liberté de circulation qui avait été rétablie de part et d’autre de la frontière entre les deux Irlandes.

Le Brexit et l’utopie de l’île

« L’Angleterre, qui a voté majoritairement pour le Brexit, me semble incarner l’utopie de l’île, avance l’universitaire Cronin, soit l’idée de tout laisser derrière et de repartir à zéro. » « Elle a toujours été la grande île carrefour, continue-t-il, ouverte sur le monde avec sa marine et son empire. Et l’Irlande était la petite île cachée derrière, tournée sur elle-même, l’île impasse. Par une sorte d’ironie de l’histoire, c’est aujourd’hui l’inverse. L’esprit “continental” anime maintenant l’Irlande davantage que l’Angleterre. » Et l’Angleterre redevient l’île en quelque sorte. « Le Brexit, en effet, touche à une corde insulaire : être seul contre le reste du monde », prétend la spécialiste Françoise Péron.

Une image en quittant Trinity College. Yeux fermés, une étudiante offre jouissivement son visage au soleil. Douceur exquise de ce midi dublinois, au milieu des haies d’arbustes fleuris et des haies de touristes. Devant la bibliothèque, une longue filée de visiteurs venus admirer le livre de Kells, manuscrit celtique écrit par des moines au VIe siècle. « L’Irlande demeure puissamment elle-même, en même temps qu’elle est en train de devenir l’une des sociétés les plus mondialisées du globe », m’avait dit Declan Kiberd. « Peut-être pouvons-nous considérer notre île comme un laboratoire de l’avenir ? »