Les reliques de l’«authentoc»

«Ce qui compte ces jours-ci, c’est de montrer qu’on passe de bonnes vacances, pas de passer de bonnes vacances dont on ne témoignera pas», estime le rédacteur en chef Tendances au «Nouvel Observateur», Arnaud Sagnard.
Photo: Valery Hache Agence France-Presse «Ce qui compte ces jours-ci, c’est de montrer qu’on passe de bonnes vacances, pas de passer de bonnes vacances dont on ne témoignera pas», estime le rédacteur en chef Tendances au «Nouvel Observateur», Arnaud Sagnard.

On a dit de Padre Pio, prêtre capucin canonisé en 2002, qu’en plus d’avoir reçu les stigmates, il avait le don d’ubiquité. À l’origine de l’expression « odeur de sainteté », il y a cette idée voulant que les saints suintent parfois la fleur ou la myrrhe après leur mort. On les dit alors « myroblites ».

De nos jours, on pense généralement peu à cette odeur, au don d’ubiquité des bienheureux ou à l’apodicticité de leurs reliques. Néanmoins, si le retour du refoulé existe, gageons que l’obsession occidentale pour « l’authenticité » — et son corollaire marketing, « l’inspiration » — se vit à travers des marottes similaires. Entre le « vrai vrai » et le « faux vrai », entre la « carte » et le « territoire », qu’ambitionnons-nous d’habiter ?

Réinventer l’authenticité

Allez marcher dans un environnement urbain. Combien de commerces autour de vous partagent, en plus des mêmes plantes grasses, néons et polices de caractère, tout un imaginaire « prémondialisation » renvoyant à l’authenticité et aux traditions ? Parmi ces sanctuaires instagrammables, combien existent depuis plus de cinq ans ?

Cliquez sur une vidéo en ligne. Quelles sont les chances que vous tombiez sur une énième itération du positivisme inspirant d’un storyteller enthousiaste ? Il y a près de 20 ans, le journaliste français Patrick Williams parlait d’« authentoc ». Il écrivait dans le magazine Technikart : « L’authentoc n’est pas un masque qu’il suffirait d’arracher pour retrouver le vrai visage de la France. Il est devenu la France. Il est devenu l’Occident. »

Williams tapait le tout sur un ordinateur, aujourd’hui obsolète, trois ans à peine après la sortie du Truman Show, la parution des Particules élémentaires et le lancement de l’iMac (1998 était décidément un bon millésime). Cette phrase assassine se retrouve aujourd’hui en exergue du nouveau livre de Jean-Laurent Cassily, No Fake. Contre-histoire de notre quête d’authenticité. Une plongée dans le phénomène du « détour par le vrai » et de la relation marchande qui « euphémise les transactions » à travers la rassurante présence d’une nostalgie ratoureusement bricolée.

Hipster et backlash culturel

Dans La société du spectacle, Guy Debord postulait que dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux. Selon Jean-Laurent Cassely, la nouvelle crise de l’authenticité n’est plus vraiment liée à la matière ou à l’espace, mais à notre relation à l’image. Il baptise « Hyper France » cette propension qu’ont certains lieux de l’Hexagone à recomposer un univers à partir des calques de ce qui compose l’expérience du folklore français.

Pour ce journaliste de Slate.fr, la figure du hipster est devenue celle du « candidat à la réconciliation avec la vie authentique qui sommeille en chacun de nous ». En entrevue, il passe par une boutade pour illustrer son idée : « Tout ce qui est hipster a un penchant réac, et tout ce qui est réac a un penchant hipster. » Si le réac désire le passé dans les urnes, le hipster, quant à lui, se contente de son assiette et de sa culture. Ainsi, à la question de savoir comment on peut s’échapper d’une société de masse, celui-ci répondrait par le « tourisme existentiel ». Voyez-vous aussi poindre à l’horizon le rictus nicotiné de Michel Houellebecq ? Vous n’êtes pas seuls.

L’effet placebo

Arnaud Sagnard est rédacteur en chef Tendances au Nouvel Observateur. En 2008, il signait Vous êtes sur la liste ? Enquête sur la tyrannie des branchés. « Il y a une espèce de contradiction, dit-il au téléphone : la ville crée désormais d’elle-même des endroits faux. On ne va plus imaginer un truc nouveau qui va détruire l’authentique, mais bien des endroits qui, dans les faits, sont faux, tout en arborant les signes du vrai. »

Pour lui, ces lieux de « l’hypervrai » — pour reprendre le terme de Cassely dérivé du concept d’hyperréalité du philosophe Jean Baudrillard — constituent un placebo qui se répand à la grandeur de l’Occident et nous soulage de l’horreur ambiante. « Le monde moderne produit du stress et la manière de déstresser, pour plusieurs, c’est d’aller vers un truc “authentique”, de vivre une “expérience”. » Comme l’écrit Cassely, la dimension ironique de la culture hipster ne peut que partiellement masquer l’inquiétude qu’elle exprime. Umberto Eco aurait parlé du faux qui stimule le désir du faux.

« C’est un peu comme toutes les start-up technos qui nous mettent du ukulélé dans leurs présentations , gouaille le journaliste. Toute la relation à la technologie se voit occultée. C’est la méthode Apple. L’ironie est qu’on ne nous montre jamais les data centers, alors que la techno du Web repose sur cela. »

L’imaginaire touristique

L’authenticité apocryphe possède un côté satisfaisant que l’authenticité brute ne satisfait pas, croit l’auteur de No fake. Si le diable est dans les détails, il s’y démène désormais en compagnie du marché. « Airbnb et autres ont répondu à notre désir en créant leur propre univers. »

Néanmoins, l’un des paradoxes de la création de ce dernier est que ce rejet de la froideur et des grandes surfaces a permis au marché de boire au pis de l’authenticité. À ce titre, « l’authentoc » à l’ancienne et sa récupération commerciale sont désormais dépassés, selon l’auteur.

« Pour moi, le nouveau, c’est l’hypervrai, le VRAIMENT fait à la main. Pourquoi ? Parce qu’on vit à une époque qui a un souci d’industrialiser le vrai. Je me pose la question : va-t-on retourner à l’artisanal ou industrialiser la fabrique du vrai ? » Si l’authenticité est une arène, c’est donc par l’image et les données que les joutes se gagnent. « Cela va jusqu’au fait de se priver de communications [cures du Web, sevrage de médias sociaux, etc.] sous prétexte d’une autre forme d’authenticité. » 

Une illusion collective

À la question « Pourquoi désirer ce royaume instagrammable agencé pour la mise en scène de son passé ? », la réponse de Cassily est que nous sortons à peine de la « France générique » ; l’antithèse même des Trente glorieuses. « On arrive quand même au bout du jeu. Je ne sais pas s’il y aura une fin heureuse. »

Plusieurs personnes ont questionné l’auteur à savoir pourquoi des phénomènes positifs comme l’authenticité et le retour aux traditions devraient nous inquiéter. Celui-ci croit que la vraie question est peut-être : « dans quelle mesure cela va-t-il profiter à tout le monde ? » En d’autres mots : l’authenticité est-elle une manière de faire un pas de côté à peu de frais ? Il note, par ailleurs, que l’obsession fonctionne aussi par l’entremise d’une dynamique de montée de gamme : « Tout est plus beau, plus soigné, de meilleure qualité… mais aussi généralement plus cher. »

La vraie promesse que cette idée de l’hypervrai ne peut tenir est donc peut-être celle de créer des liens sociaux : « C’est une illusion collective de penser que la consommation va nous rapprocher. »

 Pour Arnaud Sagnard, ce qui semble avéré est que les représentations ont pris le pas sur la réalité. « Ce qui compte ces jours-ci, c’est de montrer qu’on passe de bonnes vacances, pas de passer de bonnes vacances dont on ne témoignera pas. »

L’essor du populisme serait aussi un effet de cette conjoncture. « Entre un mec qui ment et un autre qui dit la vérité, celui qui ment va l’emporter sur les simples faits. Le réel fait chier parce qu’il te rappelle que le reste n’est que représentation. C’est comme quand tu n’as plus de batteries dans ton téléphone. »

Dans son livre, Cassely reprend une phrase d’Andrew Potter (plus habile lorsqu’il commente le fake que le Québec) qui écrit que le « monde dans lequel il s’agissait de faire passer une marque de jeans fabriquée au Bangladesh ou de la vodka industrielle pour “authentiques” était finalement très rassurant, car on y détectait facilement les tentatives de “faux authentique” ».

En y réfléchissant bien, la question qui devrait nous venir en tête est peut-être : l’odeur de sainteté du passé recomposé suintera-t-elle longtemps des reliques de l’authentoc ?

2 commentaires
  • Ginette Michaud - Abonnée 10 août 2019 03 h 50

    Les reliques de l'authentoc

    Quel magnifique et profond texte!
    Je ne saurais en ajouter davantage.

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 10 août 2019 07 h 52

    En réfléchissant bien...

    Pourquoi ai-je lu cet article?