Que faire avec le forum 8chan?

Antonio Basbo pleure la mort de sa belle-soeur, tuée par Patrick Crusius, un homme blanc de 21 ans soupçonné d’être l’auteur d’un manifeste anti-hispanique publié sur le forum Internet 8chan.
Photo: Mark Ralston Associated Press Antonio Basbo pleure la mort de sa belle-soeur, tuée par Patrick Crusius, un homme blanc de 21 ans soupçonné d’être l’auteur d’un manifeste anti-hispanique publié sur le forum Internet 8chan.

Le fondateur du forum 8chan, Frederick Brennan, a estimé lundi que le site, sur lequel l’auteur de la fusillade d’El Paso avait publié un « manifeste » raciste avant de passer à l’acte, devait être fermé. Mais un chercheur du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) croit au contraire que les plateformes de ce type devraient plutôt être filtrées par un modérateur.

« Dès que j’entends parler d’une tuerie de masse, je me dis “d’accord, nous devons chercher s’il y a un lien avec 8chan” », a déclaré M. Brennan dimanche au New York Times. « Fermez le site », a poursuivi celui qui a rompu tous ses liens avec la plateforme.

« On va toujours faire migrer des gens d’une plateforme à une autre », estime au contraire Benjamin Ducol, chef de la recherche et de l’appui à l’innovation du CPRMV. Pour appuyer son propos, il cite en exemple les auteurs de contenus djihadistes. « Beaucoup de gens, par exemple, ont migré vers Telegram, qui est une application de messagerie cryptée », a-t-il constaté.

On va toujours faire migrer des gens d’une plateforme à une autre

En entrevue au Devoir, il estime néanmoins être favorable à des « barrières d’accès ». « Je pense qu’il faut s’assurer que les discours qui n’ont rien à faire dans l’espace public n’y soient pas », a-t-il avancé.

Or, ce n’est pas le cas sur 8chan. « L’esprit de 8chan est un esprit libertarien. C’est l’idée d’une liberté de parole quasi absolue sur Internet », explique M. Ducol à propos du site où quiconque peut publier de manière anonyme un message ou entamer une discussion sur le sujet dont il a envie.

Ainsi, le tireur d’El Paso, qui a tué 22 personnes, y aurait publié un « manifeste » raciste à propos d’une « invasion hispanique du Texas ». L’auteur de la tuerie de Christchurch avait également partagé ses intentions sur 8chan.

Réguler des plateformes

Selon le chercheur du CPRMV, le contenu sur Internet est toutefois difficile à encadrer, car ces sites ne sont habituellement pas hébergés au Canada.

« C’est compliqué quand ce sont des plateformes qui sont parfois hébergées par des États qui sont concurrents ou qui n’ont pas envie de faire le même travail de régulation », avance-t-il. Il ajoute qu’à lui seul, aucun pays n’est en mesure de réguler ces plateformes.

La société américaine Cloudflare, qui fournit des services pour de nombreux sites Internet, a annoncé mettre un terme à son contrat avec 8chan.

« Même si 8chan peut ne pas avoir violé la lettre de la loi en refusant de modérer sa communauté pleine de haine, il a créé un environnement qui se délecte de violer son esprit », a écrit sur son blogue le patron de Cloudflare, Matthew Prince.

D’après lui, le fait de cesser de fournir des services à 8chan ne contribuera pas à rendre l’Internet plus sûr ou à réduire la haine en ligne.

M. Ducol estime que même les plateformes destinées au grand public ne sont pas à l’abri de tels dérapages. « Facebook et Twitter sont touchés par le même problème », constate-t-il. Il cite en exemple la tuerie de Christchurch, dont l’auteur de la fusillade avait diffusé la scène en direct sur Facebook.

« L’enjeu actuellement est [de savoir si] on est capable de réagir, de détecter en amont ce type de contenu et comment on peut faire la différence entre quelque chose de sérieux et quelque chose qui est de la provocation, du trolling », soulève-t-il.

Selon le chercheur, les plateformes ont une responsabilité « vraiment importante » dans la modération de leur contenu.

« Si elles ne veulent pas la prendre, alors il faut que les gouvernements soient collectivement en mesure de leur mettre la pression pour leur dire que c’est leur responsabilité que le service qu’ils offrent ne soit pas détourné à des fins négatives », plaide-t-il.