La robotisation va-t-elle faire disparaître des emplois ou bien en créer?

Selon un rapport de l’OCDE, 32% des emplois dans les pays membres de l’organisme pourraient être transformés avec l’automatisation des tâches et la multiplication des machines dans le monde du travail au cours des vingt prochaines années. Sur la photo, un employé dans une usine de production automobile en France surveille les tâches effectuées par des robots.
Photo: Sébastien Bozon Agence France-Presse Selon un rapport de l’OCDE, 32% des emplois dans les pays membres de l’organisme pourraient être transformés avec l’automatisation des tâches et la multiplication des machines dans le monde du travail au cours des vingt prochaines années. Sur la photo, un employé dans une usine de production automobile en France surveille les tâches effectuées par des robots.

La robotisation va-t-elle faire disparaître des emplois ou bien en créer ? Pour Stefano Scarpetta, directeur de l'emploi à l’OCDE, elle met surtout les sociétés au défi d’adapter leur scolarité et de développer la formation. Propos recueillis par Nicolas Lepeltier.

Selon le dernier rapport annuel sur les perspectives de l’emploi de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publié le 25 avril, 14 % des emplois dans les pays de l’OCDE sont susceptibles de disparaître (16,4 % en France) et 32 % pourraient être profondément transformés (32,8 % dans l’Hexagone) avec l’automatisation des tâches et la multiplication des machines dans le monde du travail au cours des 20 prochaines années.

Stefano Scarpetta, directeur de l’emploi, du travail et des affaires sociales de l’OCDE, estime qu’il est urgent d’adapter le système scolaire aux nouvelles réalités, et de donner aux travailleurs des occasions de développer de nouvelles compétences par la formation tout au long de leur vie professionnelle.

Des études prédisent la disparition de 400 millions à 800 millions d’emplois avec l’automatisation. D’autres prétendent au contraire que la robotisation va créer plus de postes qu’elle ne va en détruire. Pourquoi une telle différence d’appréciation ?

Certains emplois vont disparaître, d’autres vont changer de façon importante. En même temps, la technologie numérique va créer de nouveaux débouchés, dans les hautes technologies notamment, en complément de ce que les machines pourront accomplir à l’avenir. C’est pourquoi nous pensons, à l’OCDE, qu’il y aura plus de changements de nature des tâches que de pertes sèches d’emplois. Nous ne sommes pas inquiets par la perspective de ce qu’on appelle « un chômage technologique de masse ».

Nous craignons davantage une forte augmentation des inégalités sur le marché du travail entre les personnes qui ont les compétences pour saisir ces nouvelles possibilités, et d’autres, faiblement qualifiées, qui ont des compétences limitées pour répondre aux évolutions de l’emploi qu’elles occupent et qui resteront cantonnées dans des fonctions peu intéressantes et mal payées.

Quels secteurs d’activité sont les plus concernés par la robotisation ? Et pour quels types d’emplois ?

Presque tous les secteurs sont concernés : principalement la manufacture, car c’est un secteur où les tâches sont répétitives ; l’agriculture également est en train de changer de façon assez spectaculaire, car, même s’il y a peu d’emplois, de plus en plus de tâches sont réalisées avec le soutien de la technologie numérique.

Il faut adapter le système scolaire aux nouvelles réalités, mais il faut aussi donner aux travailleurs des occasions de développer de nouvelles compétences

 

Dans les services, si vous prenez l’exemple des banques, quand vous alliez au guichet il y a 15 ou 20 ans, il y avait encore du personnel pour aider les clients. Cela ne veut pas dire que l’emploi dans les banques a diminué, mais simplement que les salariés font des choses différentes. Dans certains cabinets d’avocats, aujourd’hui, la recherche des décisions de justice se fait de manière automatisée. C’est plus facile, beaucoup plus rapide.

Quels avantages peut-on retirer de l’automatisation ?

Comme lors des précédentes révolutions technologiques, les machines vont accomplir des tâches répétitives, ennuyeuses et parfois risquées. Cela laisse aux humains l’occasion de se concentrer sur des tâches plus novatrices, plus créatives, avec plus de travail d’équipe — ce que l’on appelle « l’intelligence sociale ».

Ça, c’est la théorie. En pratique, cette révolution numérique met les travailleurs et l’intelligence artificielle en compétition sur des tâches plus cognitives, parce que les algorithmes développent des capacités impressionnantes de traitement des données.

Avez-vous des exemples précis où la machine entre en compétition avec l’humain ?

Beaucoup d’entreprises utilisent déjà les algorithmes pour sélectionner du personnel, car ils ont la capacité d’analyser le CV des candidats de façon très détaillée, d’apporter des informations supplémentaires par rapport aux méthodes classiques de recrutement.

Dans l’agriculture, il existe des sondes qui permettent d’apporter aux cultures la bonne dose de produit, un rôle qui auparavant était rempli par les agriculteurs…

Sommes-nous tous égaux devant l’automatisation du travail ?

Il y a des tâches pour lesquelles les humains vont conserver un rôle prédominant : la créativité, les interactions complexes, l’intelligence sociale sont plutôt des caractéristiques humaines. Mais d’autres tâches, plus répétitives, pourront être accomplies par des algorithmes. Nous sommes tous exposés aux nouvelles technologies numériques, mais l’impact sur nos professions est assez différent. Les postes les plus à risque d’être automatisés dans les pays de l’OCDE sont ceux à faible niveau de qualification, occupés par des personnes qui reçoivent le moins de formation professionnelle. Or, ce sont elles qui en ont le plus besoin.

Il faut adapter le système scolaire aux nouvelles réalités, mais il faut aussi donner aux travailleurs des occasions de développer de nouvelles compétences par la formation tout au long de leur vie professionnelle.

Dans les pays de l’OCDE, près de la moitié des travailleurs ont des compétences numériques très limitées, voire nulles : ils savent utiliser un téléphone intelligent, naviguer sur Internet, mais pas vraiment se servir de la technologie numérique dans leur activité professionnelle. Tout le monde ne doit pas savoir coder, mais avoir un minimum de compétences numériques est important pour les métiers de demain.

Comment aborder au mieux le virage de l’automatisation ?

Il faut tout faire pour que l’automatisation des métiers favorise l’émancipation de l’homme : laisser aux machines les tâches ingrates et se con–centrer sur les domaines les plus intéressants, des tâches plus créatives.

L’autre défi posé par l’automatisation du travail est celui des moyens : la question du financement de la transition numérique pour les travailleurs est très importante pour réduire les tensions potentielles et les inquiétudes liées à cette révolution : savoir comment on finance la formation continue, comment on garantit la protection sociale à tous les travailleurs indépendants des plates-formes notamment… Il faut donner à tous les moyens de naviguer dans un marché du travail en évolution rapide.

Il y a également un débat sur l’éthique de l’intelligence artificielle : comment faire en sorte que les algorithmes n’aient pas de biais qui puissent avoir des conséquences négatives pour certaines catégories de travailleurs ? Les experts disent que ce ne sont pas les algorithmes qui ont des biais dans leur codage informatique, mais que ce sont plutôt les données qu’ils utilisent qui peuvent être biaisées, l’algorithme ne faisant que répéter certains de ces biais.

L’automatisation dans le travail est-elle inéluctable ?

Il faut arrêter de croire que tout ce qui peut être accompli par des machines sera accompli par des machines. Il y a toujours des choix qui sont faits par les gouvernements, par les entreprises, par les travailleurs eux-mêmes.

La question, c’est plutôt : quelle utilisation fait-on des nouvelles technologies ? L’exemple des voitures autonomes est un très bon exemple : la technologie est là, mais l’utilisation de ces véhicules dépend des cadres réglementaires que les pays vont adopter pour minimiser les risques. On ne peut pas empêcher le progrès technologique, mais ce que l’on peut réglementer, c’est l’utilisation de ces différentes technologies afin d’en optimiser les bénéfices pour nos sociétés.