La protéine végétale en voie de changer le paysage agricole?

A & W a été la première chaîne de restauration rapide à proposer des boulettes de protéines végétales à ses clients, avec le burger Beyond Meat.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir A & W a été la première chaîne de restauration rapide à proposer des boulettes de protéines végétales à ses clients, avec le burger Beyond Meat.

Utilisation de drones et de satellites pour gérer les sols, émergence de nouveaux marchés pour les protéines végétales, utilisation de déchets en agriculture urbaine; le monde de l’agriculture est en mutation. Deuxième de trois articles sur ces transformations.

C’est phénoménal, disent certains observateurs de la scène agroalimentaire. En quelques années, la demande pour les protéines d’origine végétale a bondi de manière éclatante au Québec. Des hausses de 5 %, de 10 %, voire de 20 % sont rapportées. Et la demande — propulsée par un souci croissant pour la saine alimentation, l’environnement et le bien-être animal — ne semble pas s’estomper. Soya, pois chiches, lentilles et autres légumineuses font désormais partie de l’assiette d’un nombre croissant de Québécois ; un changement dans les habitudes alimentaires qui pourrait bien remodeler le visage du paysage agricole.

À l’été 2014, Daniel Dubé et ses associés décident de se lancer dans la production de pois jaunes biologiques. « Il y avait une pénurie dans le marché et on s’est dit qu’on pourrait contribuer à la combler », explique l’actionnaire majoritaire de la ferme Pré Rieur située à Saint-Jean-Port-Joli, dans la région de la Chaudière-Appalaches. Cinq ans plus tard, l’entreprise espère être en mesure de gonfler sa production à 30 tonnes.

« C’est un marché qui a un très beau potentiel de développement », soutient le producteur. À l’engouement populaire déjà bien perceptible s’est ajoutée en janvier dernier la publication du nouveau Guide alimentaire canadien, qui met dorénavant l’accent sur les protéines végétales. « Mangez plus souvent des aliments protéinés d’origine végétale. Ceux-ci peuvent vous fournir plus de fibres et moins de gras saturés que les autres types d’aliments protéinés », mentionne désormais la bible de l’alimentation.

Actuellement, la production [de légumineuses] au Québec est assez constante. C’est plutôt la quantité exportée qui diminue depuis deux ou trois ans pour satisfaire le marché local. On sent l’engouement, même si ça ne fait pas partie de notre culture de cuisiner les légumineuses, en dehors de la cabane à sucre. 

Le Canada — plus grand producteur et exportateur mondial de lentilles et de pois secs — pourrait tirer profit de cette nouvelle tendance mondiale. À titre d’exemple, de 2015 à 2018, la production canadienne de pois chiches a presque quadruplé, passant de 83 500 tonnes à 311 300 tonnes.

Pour l’instant, l’engouement pour les substituts de la viande n’a pas encore creusé son sillon dans les terres agricoles québécoises. Selon les données de Statistique Canada, la production de légumineuses au Québec demeure somme toute marginale. En 2018, 3400 tonnes de pois secs et 11 100 tonnes de haricots secs ont germé dans la province. À titre comparatif, à l’échelle canadienne, ce sont 3,5 millions de tonnes de pois secs et 341 100 tonnes de haricots secs qui ont été produites l’an dernier.

Le climat des Prairies, et plus particulièrement celui de la Saskatchewan, où est concentrée la production de légumineuses, est plus adapté à ce type de culture que celui du Québec, explique Ramzy Yelda, analyste principal des marchés pour les Producteurs de grains du Québec. « Le sud de la Saskatchewan a un climat semi-aride. Les légumineuses sont une culture qui n’aime pas beaucoup l’eau et qui évolue bien dans un climat sec ou très sec. »

Mais si la pression haussière sur la demande se poursuit, « il y aura probablement plus de producteurs qui vont s’essayer au Québec et des compagnies de semences qui vont tenter de développer des cultivars plus adaptés aux conditions de l’Est canadien », croit Ramzy Yelda. « La chaîne en aval s’adapte lorsque la demande est là. »

Intérêt des producteurs

Chez Haribec, une entreprise familiale qui commercialise la quasi-totalité de la production québécoise de légumineuses, le téléphone sonne de plus en plus souvent. « On a davantage d’appels de producteurs curieux qui veulent s’informer », mentionne Stéphanie Roy, directrice au développement des affaires.

En plus d’être nourrie par un marché plus gourmand, la production de légumineuses recèle de nombreux avantages, fait-elle valoir. L’empreinte environnementale est beaucoup moins grande que pour la viande : 50 litres d’eau sont nécessaires pour produire 1 kilogramme de pois cassés ou de lentilles, alors que 13 000 litres d’eau sont requis pour obtenir 1 kilogramme de viande de boeuf, et les émissions de GES sont moindres. La production de légumineuses permet aussi de fixer l’azote dans le sol, ce qui améliore la fertilité des sols et accroît la productivité des terres agricoles.

« Actuellement, la production au Québec est assez constante. C’est plutôt la quantité exportée qui diminue depuis deux ou trois ans pour satisfaire le marché local, explique Stéphanie Roy. On sent l’engouement, même si ça ne fait pas partie de notre culture de cuisiner les légumineuses, en dehors de la cabane à sucre. »

Daniel Dubé veut d’ailleurs casser ce mythe voulant que « les pois jaunes, c’est seulement pour la soupe aux pois ». Déclinées en humus, en germination ou encore en friandises santé, les possibilités, déjà nombreuses, se multiplient depuis les dernières années, détaille-t-il. Depuis l’été dernier, le Pré Rieur produit également de la farine de pois jaunes. « On peut enrichir n’importe quelle recette en substituant jusqu’à la moitié de la farine de pois jaunes à la farine de blé », fait-il valoir. Celle-ci est plus riche en protéines, en fer et en fibres que ses concurrentes. « C’est une façon de consommer de la protéine végétale de façon subtile. »

L’effet Beyond Meat

La frénésie entourant les produits imitant la viande propulse également la demande pour les protéines végétales. « Les ventes explosent », s’exclame Sylvain Charlebois, professeur en distribution et politiques agroalimentaires à l’Université Dalhousie. Et ce, en grande partie grâce à l’effet Beyond Meat. Depuis le mois de mai, les boulettes de l’entreprise américaine faites à partir de protéines végétales sont offertes dans les épiceries du pays. Et les grandes bannières de restauration rapide offrant les produits Beyond Meat sont désormais légion. À la visionnaire A & W — première chaîne de restauration rapide à avoir proposé ces produits à ses clients — s’est ajoutée une panoplie d’autres comptoirs dont, tout dernièrement, Tim Horton’s.

« Ça a complètement changé la donne. Ce type de produits existait depuis longtemps. Mais Beyond Meat a démontré hors de tout doute que l’on peut augmenter la capacité de production de la protéine végétale de façon significative », soutient Sylvain Charlebois.

Et le palais des Québécois semble particulièrement avide pour ce type de produits. « Chez Sobey’s, la moitié des ventes canadiennes des produits Beyond Meat ont été réalisées au Québec », rapporte le professeur.

 

L’engouement est même perceptible en bourse : l’action de Beyond Meat a bondi de 600 % par rapport à son prix d’émission de 25 $ fixé lors de son entrée sur le marché boursier en mai ; l’entreprise vaut aujourd’hui 10,3 milliards $ US.

Ce virage vers la protéine végétale fait aussi tourner les têtes des grands producteurs de viande. En avril, Les Aliments Maple Leaf a annoncé son intention de construire en Indiana une usine de transformation de protéines végétales de 310 millions $ US. « Ils doivent avoir des chiffres solides à l’appui avant de faire un tel investissement », fait remarquer Sylvain Charlebois. « On voit clairement qu’il y a un changement de ton, poursuit-il. Les grands du monde animalier se positionnent de plus en plus comme des entreprises de protéines et non plus comme des entreprises de protéines animales. »

Une révolution agricole ?

Pour Ethan Brown, le fondateur de Beyond Meat, il est clair que cette transition de la protéine animale à la protéine végétale créera « une nouvelle ère de productivité dans l’agriculture ».

Interrogé par Le Devoir, lors de son passage à Montréal en juin dans la cadre de la Conférence de Montréal, le roi du burger végétalien a indiqué qu’aucun producteur québécois de pois secs — le principal ingrédient des boulettes Beyond Meat — ne fournit pour l’instant l’entreprise américaine. Des producteurs des Prairies profitent toutefois de la manne. L’homme d’affaires se dit convaincu qu’il y a là une occasion à saisir : « Le Canada est probablement le pays qui se trouve dans la meilleure position pour profiter de cet engouement ». À bon entendeur, salut.