Désir d'île: Jersey la Gaspésienne

La baie Bonne Nuit, au nord de l’île de Jersey
Photo: Monique Durand Le Devoir La baie Bonne Nuit, au nord de l’île de Jersey

Les îles fascinent les humains depuis toujours. En apparence simples, elles sont des concentrés de complexité, à la fois lieux de respiration et d’enfermement. Elles demeurent mystérieuses pour les continentaux. Quatrième de huit articles, à la rencontre de quelques îles d’ici et d’ailleurs, tout au long de l’été.

Pourquoi suis-je allée sur l’île de Jersey ? Parce que de nombreux Gaspésiens ont des origines jersiaises et que tout ce qui est gaspésien m’est cher. Et parce que cette île de la Manche, qui fait le quart de l’île de Montréal, moitié française, moitié anglaise, sise à vingt kilomètres de Saint-Malo, et que l’on nomme souvent avec sa soeur Guernesey, m’est toujours apparue énigmatique. J’allais en avoir le coeur net. Et de fait, une partie de mon coeur est restée là-bas, nette comme le jour, une amitié avec Clare Duval, 91 ans, qui, au volant de sa Honda, m’a fait découvrir son île.

Dimanche, 17 février 2019. C’est le hasard qui met Clare sur mon chemin. Ne sachant par quel bout commencer ma découverte de Jersey, j’avais pointé sur la carte la paroisse de Saint Mary, tout simplement parce que son blason comportait une fleur de lys. Jersey est divisée en 12 cantons administratifs appelés paroisses. J’avais pris rendez-vous avec le maire de Saint Mary, que l’on appelle ici connétable, un mot remontant au Moyen Âge. Nous allions nous retrouver à l’église de la paroisse, à l’heure de la messe. C’est là, dans la nef où l’on servait un café, que le connétable John Le Bailly m’a présenté Clare Duval.

Avant que nous prenions la route, la dame nonagénaire passe un coup de fil. « Je vais conduire prudemment, ne te fais pas de souci, Anne, ma chérie. » « C’est ma fille, me dit-elle. Elle s’en fait toujours un peu quand je pars. »

Clare m’entraîne d’abord au pub Priory Inn, pour le roast beef réputé. On traverse le lieu-dit La Falaise, on croise la rue d’Olive, puis la rue de la Hougue Mauger. L’établissement, très british, est l’un des plus anciens sur l’île. « Je suis si heureuse d’être utile à quelqu’un », me confie-t-elle en appuyant sur le mot utile. « Vous faites ma semaine, mon mois. »

Comment présenter une île qui fait partie de la Grande-Bretagne, mais pas du Royaume-Uni, ni de l’Union européenne, qui a sa propre monnaie, la livre jersiaise, non convertible ailleurs ? Où le français est encore langue officielle même si tout le monde parle anglais ? Où l’hymne national, Ma Normandie, est en français ? Comment exprimer cette sorte d’aimable schizophrénie que nous donnent en pâture tous ces noms bien français de rues, de places, de patronymes aussi, une île dont le cidre et le calvados sont réputés autant que le steak and kidney pie ? Où Victor Hugo, qui y passa quelques mois en exil, est un héros national et l’hôtel Pomme d’or, où il séjourna, une relique ?

Photo: Monique Durand Le Devoir Clare Duval, 91 ans, la guide de notre collaboratrice

L’histoire de Jersey a toujours été tiraillée entre les deux côtés de la Manche. En 933, Guillaume Longue-Épée rattache les îles anglo-normandes au duché de Normandie. Trois siècles plus tard, après la réunion de la Normandie à la Couronne française, les îles choisissent de rester fidèles au duc de Normandie, aussi roi d’Angleterre, plutôt que de rester normandes et dépendantes du roi de France. D’où le statut unique de Jersey aujourd’hui, dont le peuple a toujours tenu farouchement à son autonomie.

 

 

La sauvage baie Bonne Nuit

Clare me conduit vers les côtes du nord-est, partie la plus sauvage de Jersey. Elle connaît chaque millimètre de son île et m’entraîne dans ses panoramas affectionnés par des chemins en lacets. Premier arrêt : la baie Bonne Nuit… eh oui. Hautes falaises plongeant dans les vagues, gouffres vertigineux, la Manche à perte de vue. Clare, alerte malgré son grand âge, gare la voiture et descend lentement respirer le grand air. Tout est calme et posé avec Clare. Sa lenteur majestueuse sied au paysage.

Nous remontons dans la voiture. Direction : la baie Bouley, ou Boulay, plus à l’est. À Jersey, l’orthographe des noms change comme le temps, selon les panneaux croisés. Si, devant la mer, nous nous taisons, dans la Honda, nous sommes intarissables. J’use de mon meilleur anglais. Mon interlocutrice ne comprend plus la langue de ses ancêtres normands. Quelques centaines d’insulaires seulement parlent encore le jèrriais, le vieux patois normand.

 
Photo: Monique Durand Le Devoir Une vue du centre-ville de Saint-Hélier, capitale de l’île de Jersey

Jersey. Lieu de tous les contrastes. Une campagne restée divisée en seigneuries depuis l’époque médiévale. Et une capitale, Saint-Hélier, où se concentrent la moitié des 100 000 résidents de l’île, une petite cité aux airs de grande, où pointent des condos, des maisons cossues, des dizaines d’agences immobilières et de banques. Jersey est un paradis balnéaire et un paradis fiscal. Destination privilégiée des randonneurs à pied et à vélo, mais aussi des complets-cravates et tailleurs de tout poil. Près de 50 % des emplois à Jersey sont reliés à la finance. Une île prospère, dont le PIB par habitant est supérieur à celui du Royaume-Uni et à celui du Canada. La Banque Royale du Canada y occupe un édifice ultramoderne appelé Gaspé House, sur le front de mer.

L’empire de la morue

C’est d’une paroisse plus au sud que celle de Clare, Saint-Brélade, que Charles Robin s’embarque pour Gaspé en 1767. Il a 24 ans et donnera naissance à un empire de la morue en Gaspésie et au Nouveau-Brunswick, avec pour centre Paspébiac, dans la baie des Chaleurs. Pendant plus d’un siècle, la Robin dominera la vie économique de ce coin de pays grâce à un système de crédit par lequel les pêcheurs étaient payés en nature — équipements, provisions, sel —, ce qui les rendait dépendants et endettés. « C’était le cercle infernal et permanent, une forme d’esclavagisme », affirme l’historien Jules Bélanger, rencontré à Gaspé. « Ce sont les coopératives de pêcheurs, bientôt regroupées au sein des Pêcheurs-Unis du Québec en 1939, qui libéreront les Gaspésiens de leur tutelle. »

Les compagnies jersiaises arrivaient parfois avec leurs propres travailleurs, dont certains ont fait souche. Aujourd’hui, des centaines de Gaspésiens, dont les patronymes commencent souvent par « Le », Leboutillier, Lebrasseur, Lemarquand, Lelièvre, descendent d’ancêtres anglo-normands.

 
Photo: Monique Durand Le Devoir La maison Duval a été restaurée à l’identique sur l’île Bonaventure. Elle a été construite en 1912 par William Duval à partir des matériaux de la maison de son grand-père Peter Duval.

En 1831 vivaient 16 familles jersiaises sur l’île Bonaventure, dont celle de Peter Duval ! Peter, un pêcheur-commerçant, avait migré d’une île à une autre, de Jersey à Bonaventure. Il y mourut en 1851 dans le cri des fous de Bassan. La maison Duval a été restaurée à l’identique par le parc national québécois de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé. « À 91 ans, c’est un peu tard pour me rendre à l’île Bonaventure visiter la maison des Duval, des parents peut-être », glisse Clare. Dommage, c’est si beau. L’île Bonaventure est un joyau verdoyant d’où l’on embrasse le mythique rocher Percé, qui flambe toujours de son inépuisable majesté.

Clare me ramène à Saint-Hélier. « Vous reviendrez à Jersey ? » Sa carcasse lumineuse, tout en rides, me serre dans ses bras. Les au revoir sont plus déchirants, on dirait, sur une île ; la séparation, plus marquée : il faut reprendre la mer.