Immatriculation: les lettres interdites

Au 13 juin dernier, plus de 30 000 propriétaires de voiture avaient réclamé une plaque plus singulière que celle des autres.
Photo: Florent Daudens Le Devoir Au 13 juin dernier, plus de 30 000 propriétaires de voiture avaient réclamé une plaque plus singulière que celle des autres.

Il y a de la colère dans l’air. Et forcément, elle essaye aussi de s’accrocher au cul des voitures. Depuis plus d’un an, le service des plaques d’immatriculation personnalisées de la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a rejeté près de 1500 demandes d’inscriptions cherchant à transgresser les règles imposées par le gouvernement ou à faire passer des messages aux caractères plus ou moins douteux. Une litanie d’insultes, de privautés, de propos haineux, de grivoiseries, d’incitations au crime, à la vitesse ou à la consommation qui circonscrit en moins de 7 caractères toute une « poésie » interdite pour « cul de chars » témoignant, elle aussi, de l’esprit tordu de notre temps.

« La nature humaine ne me surprend plus », laisse tomber à l’autre bout du fil Gino Desrosiers, porte-parole de la SAAQ qui a siégé dans les derniers mois au comité de la direction de l’organisme chargé d’analyser les demandes de plaques d’immatriculation personnalisées afin d’intercepter le pire. « Par moments, on s’est demandé si les gens voulaient vraiment dire quelque chose ou cherchaient simplement à tester le système ».

La question se pose devant les nombreuses tentatives de faire passer l’insulte suprême en anglais « Fuck », « Fuck off » et « Fuck you » dans toutes ces formes et ses nombreuses abréviations. Dans la liste, les « FU2 », « FCKU » « FUCU » ou encore « FUCKALL » se multiplient en effet à la pelle, au côté des « MOFO », des « MOFCKR » — pour Mother Fucker (excusez le langage) — cherchant à affirmer cette rage diffuse contenue dans certains mouvements sociaux (et même réseaux sociaux) gratuitement dans l’espace public, par l’arrière-train d’une voiture.

Les gens se sont montrés très originaux. Parfois, il fallait lire les combinaisons de lettres à voix haute ou à l’envers pour faire apparaître un sens caché.

Gratuitement ? Pas tout à fait, puisqu’il en coûte 250 $ — plus 35 $ de frais — à un propriétaire de véhicule motorisé pour se prévaloir du droit à l’originalité et surtout pour ne plus avoir à supporter le poids et l’insignifiance grégaire d’un numéro de plaque avec trois chiffres et trois lettres générés de manière aléatoire. Depuis un an, l’entrée en vigueur de ce service a d’ailleurs été très payante pour l’État, qui a encaissé en 12 mois 8,6 millions de dollars en plus pour l’immatriculation des voitures. Le projet est même devenu rentable au printemps dernier, avec le dépassement de 23 000 demandes de plaque personnalisées, seuil au-dessus duquel le service fait des profits. Au 13 juin dernier, plus de 30 000 propriétaires de voiture avaient réclamé une plaque plus singulière que celle des autres.

Cette sorte de taxe volontaire est généralement prise avec sérieux ou humour par la plupart des adeptes de ce nouveau service au Québec. Mais pour d’autres, il devient l’occasion de se montrer particulièrement vulgaire comme en témoignent le « DCRISS », le « MARDE », le « ASSHOL », le « EATSHIT », le « KALISSE » ou le « TBARNAK » qui n’ont pas obtenu le droit de la circuler sur nos routes. Même chose pour le « COHONE », le « MEAPUTA », le « CHOUNE », le « HORNY » ou encore le « GROSCUL » qui n’aura pas le bonheur, lui, de nommer, tout en l’immatriculant, l’arrière d’un véhicule surdimensionné. Motif ? Ils expriment « une idée obscène, scandaleuse ou de nature sexuelle », précise la SAAQ dans ses règles d’attribution de plaque personnalisée.

La nature sexuelle est largement représentée dans l’ensemble des noms bannis qui recense l’ensemble des expressions décrivant le sexe ou le passage à l’acte dans toutes ses formes et ses déclinaisons : du classique « 69 » rejeté par la Société à la « PIPE » — qui pour les non-fumeurs peut prêter à confusion —, en passant par le « FOURETU », le « LUVTITS » — avancé sans doute par un type poitrine plutôt que cuisse —, le « HANJOB », évoquant un travail manuel — ou encore le très cryptique « CORNHOLE » intercepté à temps. Dans la langue anglaise, le mot fait autant référence au jeu de poche qu’à… la sodomie.

Déjouer les tentatives d’abus

« Les gens se sont montrés très originaux, fait remarquer Gino Desrosiers qui avoue s’être amusé avec ses collègues à déjouer les tentatives d’abus du service de plaques personnalisées. Parfois, il fallait lire les combinaisons de lettres à voix haute ou à l’envers pour faire apparaître un sens caché », ou encore aller sur Internet pour comprendre le sens d’un acronyme en apparence incompréhensible comme « NOYGDB » qui veut dire « none of your god damn business », traduction libre : c’est pas de tes criss d’affaires, « OUID » — pour cannabis en anglais — ou « OUYKCUF » à lire en commençant par la fin pour comprendre. « MALAKAS », lui est passé tout droit et a été autorisé, avant que la Société ne revienne sur sa décision. Elle s’est donné le droit de le faire. En grec, le mot signifie branleur.

La haine de l’autre a certainement été plus facile à identifier avec la présence du chiffre 8, qui prononcé dans la langue de Donald Trump donne souvent « hate », haïr, que la SAAQ a vu venir de loin avec « 8SAAQ », « 8QUEER », « 8HEROUT » — le parti nationaliste israélien — ou encore avec « NIGER », « NEGRE » ou « LAMEUTE » rejeté puisqu’au Québec, le terme fait désormais allusion à un groupuscule de nationalistes identitaires d’extrême droite aux propos racistes et haineux.

« 2FAST », lui, appelle à la vitesse. Et la Société l’a également exclu de son environnement, avec « VITESSE », « AVANCE », « F1 », « PURSUIT », « RACEME » parce que les plaques personnalisées ne peuvent exprimer « de l’insouciance à l’égard de la sécurité routière », ni encourager une « infraction criminelle », ce qui n’a pas fait avancer « COCAINE », « MESRINE » — du nom du célèbre bandit français qui a vécu au Québec dans les années 1970 — « KILLCOP », « LAMAFIA », « VIOL » ou « MURDER » — dans la voie de traitement des immatriculations sur mesure. Les marques de commerce étant également automatiquement recalées, « NUTELLA », « PORSCHE », « PEPSI », « PEUGEOT » ou « SUNKIST » ont été placés également sur la liste des interdits, protégeant ainsi les propriétaires de voiture contre eux-mêmes, en les empêchant de payer une taxe volontaire afin de faire la publicité gratuite pour des entreprises commerciales sur le cul de leur voiture.

Et comme dans tout exercice de libération de la parole populaire, le nouveau service d’immatriculation sur mesure a forcément fait apparaître le point de Godwin, vous savez cette loi universelle qui rappelle que la référence aux nazis finit toujours par se montrer dans une conversation qui s’étire : « HITLER », « 8JEW », « ARYANS » ou encore le très cryptique « GTKRWN » — un appel à l’extermination utilisé par des groupes néonazis aux États-Unis — ont été tués dans l’oeuf par la SAAQ, qui, de gardienne de l’assurance automobile depuis des années au Québec, est devenue en plus depuis un an un garde-fou contre la bêtise humaine et l’expression de la haine ordinaire.

24 commentaires
  • Denis Briffaud - Abonné 27 juillet 2019 05 h 40

    plaques d’immatriculation personnalisées

    En acceptant de faire commerce des plaques personnalisées, le gouvernement participe à la promotion de la bêtise humaine.
    Encore une fois nous essayons de singer les américains; pour une société qui se veut distincte, c'est plutôt mal parti.

  • Anne-Marie Courville - Abonnée 27 juillet 2019 08 h 50

    Preuve que l'idée était mauvaise

    Il fallait s'y attendre que des mots vulgaires figurent dans les demandes. La SAAQ aurait dû y penser avant de lancer cette stupidité. Mais l'argent mène le monde y compris la SAAQ.
    Le résultat prouve que l'idée était plus monétaire que sensée.
    Maintenant, vous devez vivre avec...

  • Michel Héroux - Abonné 27 juillet 2019 09 h 57

    TRISTE ÉPOQUE

    Cet article illustre l'étendue de la bêtise, de la vulgarité et du manque de jugement et de politesse élémentaires chez trop de Québécois. Merci à la SSAQ de faire ce travail nécessaire.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 27 juillet 2019 14 h 24

      La SSAQ ne mérite aucun remerciement ou reconnaissance que ce soit, car c'est elle qui a provoqué par son avidité ce déluge d'insanités grossières. C'était malheureusement à prévoir mais les responsables ont décidé de passer outre.

  • Gilles Théberge - Abonné 27 juillet 2019 10 h 40

    La SAAQ a autorisé ce genre d’inscription libre, et se prétend être « garde-fou » ... Vraiment ! À part une rentabilité de l’opération, qui se soucie vraiment de ces messages...?

    Quelqu’un à la SAAQ a flaré la bonne affaire un point c’est tout.

    • Jacinthe DiGregorio - Abonnée 28 juillet 2019 10 h 36

      Je pense qu'il faut se soucier des messages. Un peu de décorum dans la société n'est pas mauvaise chose.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 27 juillet 2019 11 h 13

    L'art de jouer avec le feu.

    Cédant à ses pulsions vénales afin de pouvoir mettre quelques misérables millions de dollars de plus dans ses coffres, le gouvernement libéral a ouvert une boîte de Pandore en invitant le côté obscur de l'âme humaine à s'exprimer sur l'arrière des voitures.

    Cette propension à vouloir jouer avec le feu en jonglant indûment avec la laideur morale, les pulsions de haine et le mauvais goût est symptomatique de la dérive décadente qui étreint notre époque.

    Cette triste initiative, calquée sans imagination sur ce qui existe déjà ailleurs sur le continent, s'est abattue sans prévenir sur le citoyen orphelin en mal de repères sans que ce dernier ait demandé quoi que ce soit à ce chapitre. Voilà un exercice qu'un gouvernement soucieux du bien public n'aurait jamais dû se permettre.

    Espérons que le présent gouvernement saura mettre un terme une fois pour toutes à cette déplorable pratique qui n'aurait jamais dû voir le jour en premier lieu.