La vie en terrain glissant

Le glissement de terrain qui s’est abattu sur la cantine de la marina de Deschaillons-sur-Saint-Laurent, au printemps dernier, a pris naissance dans la cour d’Annie Auger, une résidente.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le glissement de terrain qui s’est abattu sur la cantine de la marina de Deschaillons-sur-Saint-Laurent, au printemps dernier, a pris naissance dans la cour d’Annie Auger, une résidente.

Les municipalités sont aux prises avec des problèmes d’érosion. Des insectes ravageurs se multiplient. De nouvelles cultures deviennent possibles. Les pêches sont en transformation. Partout au Québec, on peut mesurer l’effet des changements climatiques. Cette série estivale propose différents textes sur ces nouveaux enjeux.

Un vacarme a retenti en pleine nuit dans le paisible village de Deschaillons-sur-Saint-Laurent en avril dernier : un gros morceau de terre et de végétation s’est détaché d’un talus pour aller s’écraser contre la cantine de la marina, des dizaines de mètres plus bas. Le bâtiment a été rasé. Il a fallu remplir 32 camions à benne pour évacuer tous les débris.

Ce n’était pas la première fois qu’un important glissement de terrain frappait le secteur. Onze ans plus tôt, en avril 2008, le bâtiment principal de la marina avait été détruit par une immense bande de terre qui s’était détachée de la falaise. Et un autre glissement était survenu au printemps 2005.

Il n’y a eu aucune victime à ce jour, pour la seule raison que personne ne se trouvait dans la zone où sont survenus les éboulis. À la marina de Deschaillons, les conséquences auraient été dramatiques si ces incidents étaient survenus durant les vacances d’été. Mais les gens haussent les épaules quand on leur parle des risques.

« Si les glissements survenaient à n’importe quel moment de l’année, ça serait énervant, mais ça arrive toujours au mois d’avril à cause de la fonte des neiges. Ce n’est pas inquiétant. On a une liste d’attente pour des places pour les bateaux », dit Jean-Louis Demers, président de la marina.

Les gestionnaires de la MRC de Bécancour savent depuis des décennies que la région se trouve dans une zone vulnérable aux glissements de terrain. Le danger prend de l’ampleur avec les changements climatiques. L’augmentation des précipitations — pluie ou neige — alourdit le sol de façon importante. La terre gorgée d’eau devient tellement lourde et instable que la force de gravité peut l’entraîner vers le bas de la falaise.

Lorsque le niveau du fleuve est exceptionnellement élevé, comme cet été (à cause des fortes chutes de neige de l’hiver dernier et des pluies du printemps), les riverains en subissent aussi les contrecoups : les vagues, amplifiées par les navires de plus en plus gros qui circulent sur le Saint-Laurent, viennent gruger les rives.

Devant la menace de glissements de terrain, le ministère de la Sécurité publique a décrété il y a six ans que les propriétaires d’une centaine de maisons de Deschaillons — situées en haut ou en bas de talus instables — ne pourraient plus reconstruire en cas de sinistre.

Cette décision a eu l’effet d’un électrochoc chez les résidents de la région. Ils se sont révoltés, appuyés par la MRC. Le ministère a cédé : ces résidents situés en zone à risque peuvent désormais reconstruire leur maison ou la rénover s’ils obtiennent l’autorisation d’un ingénieur géotechnique. Ils doivent payer de leur poche cette expertise, qui peut coûter plus de 10 000 $.

Le désir de rester

Ce sursis n’est que temporaire. Les experts de la Sécurité publique travaillent à cartographier la région de façon détaillée pour déterminer le degré de danger de chaque terrain. Ils ont tiré des échantillons de sol qui permettent d’établir les risques réels d’éboulis. Cette cartographie mise à jour doit mener à la création en bonne et due forme de zones de contrainte où la reconstruction sera encadrée — ou interdite.

Les résidents de la région croisent les doigts dans l’espoir de garder une possibilité de reconstruire en cas de sinistre, avec la nouvelle cartographie attendue d’ici trois à cinq ans.

« L’interdiction de reconstruire était comme une expropriation. C’est catastrophique pour les gens. Ils nous disaient : si on n’a pas le droit de bâtir, pourquoi nous facturez-vous des taxes ? » dit Christian Baril, maire de Deschaillons-sur-Saint-Laurent, rencontré dans le bâtiment municipal, au coeur du village.

La « catastrophe » serait financière pour la petite municipalité de 950 âmes, qui perdrait une immense partie de ses revenus fonciers avec l’effondrement appréhendé de la valeur de 100 maisons. « Pour les municipalités, on parle toujours de fiscalité. Si nos valeurs baissent ou deviennent nulles, on va reporter les taxes sur qui ? Ceux qui ne sont pas en zone de contrainte n’ont pas d’affaire à payer pour ça », dit le maire.

Curieusement, la valeur des résidences se maintient malgré la menace d’interdiction de reconstruire qui plane sur la région. Une étude récente menée pour la MRC de Bécancour conclut que les maisons et les chalets situés dans les zones propices aux éboulis se vendent encore à bon prix.

« Les gens sont immunisés contre la peur. Quand on leur dit qu’il y a un danger, ils ne craignent pas la nature. Ils veulent une belle vue sur le fleuve. On peut les comprendre, parce que les risques varient beaucoup d’un terrain à l’autre en fonction de la composition du sol », dit Martin Miron, inspecteur en bâtiment pour la MRC de Bécancour.

Les gens sont immunisés contre la peur. Quand on leur dit qu’il y a un danger, ils ne craignent pas la nature. Ils veulent une belle vue sur le fleuve.

On voit la même tolérance au risque dans les zones inondables. Les inondations des printemps 2017 et 2019 l’ont démontré : beaucoup de gens tiennent à garder leurs maisons qui ont subi les assauts des eaux.

Des signes inquiétants

Annie Auger fait partie de ceux qui habitent en zone d’éboulis. Le glissement de terrain qui s’est abattu sur la cantine de la marina, au printemps dernier, a pris naissance dans sa cour. La vue formidable sur le fleuve, tout en bas, est ternie par une grosse coulée qui s’est formée au bout de son terrain.

« C’est sûr que ça fait réfléchir. Je n’aime pas ça. Chaque printemps, je souhaite qu’il ne pleuve pas trop ! » dit la résidente de Deschaillons qui habite depuis 33 ans en haut du talus. Sa belle maison est encore à une cinquantaine de mètres de la falaise. Elle et ses voisins voient quand même des arbres tomber un par un dans la falaise, sous l’effet de l’érosion.

Près de là, la route 132 a été détournée de quelques mètres parce qu’une gigantesque portion de talus non habitée, longue de plusieurs dizaines de mètres, a commencé à s’enfoncer lentement vers le fleuve. La route penche vers la rive. Des craques parallèles à la chaussée sont apparues dans l’asphalte. De grandes sections du talus s’écroulent jour après jour dans le Saint-Laurent.

Le ministère des Transports a installé une série de sondes qui rendent compte en temps réel des mouvements du sol. Le but : fermer la circulation avant le grand glissement de terrain redouté par les autorités. Une maison située près de là a été expropriée il y a trois ans.

Les pompiers de la région ont mis le feu au bâtiment pour le détruire. Ils ont fait un exercice assorti d’une contrainte exceptionnelle : le sol est tellement instable qu’ils ne pouvaient arroser l’incendie : l’eau aurait trop alourdi la terre, ce qui risquait d’entraîner un éboulis. Les pompiers ont aspergé le bâtiment d’une mousse antifeu.

En cas de bris d’aqueduc ou d’installation septique dans les zones d’éboulis, les responsables de la municipalité ont aussi des contraintes. Ils doivent obtenir un avis géotechnique favorable avant d’excaver le sol, car la machinerie lourde peut provoquer un glissement de terrain.

C’est le genre de situation qui n’inquiète pas Jean Pépin, président d’une association de résidants de Saint-Pierre-les-Becquets, le village voisin. « Il n’y a rien d’impossible, on connaît les risques, mais ça fait plus de 300 ans que Saint-Pierre existe, et il n’est jamais rien arrivé de majeur. »

5 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 22 juillet 2019 03 h 51

    Inexorable

    J'imagine que les gens vont rester jusqu'à leur mort... dans un éboulis ou non.

  • Bernard Terreault - Abonné 22 juillet 2019 07 h 38

    Qu'ils fassent bien ce qu'ils veulent...

    ... mais qu'ils ne demandent pas d'être indemnisés par le gouvernement si leur terrain (et eux avec?) s'abîme dans la mer.

  • Léonce Naud - Abonné 22 juillet 2019 07 h 40

    La « formation de Deschaillons »

    Dans une ancienne étude pédologique réalisée à ma connaissance par le Ministère des Richesses naturelles, il était question de la « formation de Deschaillons », une couche de glaise très compacte que l’on retrouve également de l’autre côté du fleuve, à Deschambault. Sans l’expliquer, l’étude constatait cependant que cette formation pédologique singulière n’était « pas sujette à solifluxion », c’est-à-dira à un affaissement par le bas comme ce fut notamment le cas à Saint-Jean-Vianney. À Deschambault comme à Deschaillons, ce qui glisse vers le bas de temps en autre, c’est la couche supérieure du sol (topsoil) qui repose sur la « glaise bleue » en dessous. Sur la photo qui accompagne l'article du Devoir, on distingue d’ailleurs une partie jaune pâle (en haut) d’une autre partie plus grise, celle-là en contrebas. C’est cette glaise de couleur grise, fort compacte, qui généralement tient le coup, alors que le sol meuble qui se trouve au-dessus est sujet à se liquéfier plus ou moins et à glisser vers le bas, laissant alors la glaise sous-jacente à découvert. De tels glissements se produisent depuis toujours dans la région.

    La colère d’un Manitou de récente mouture ?

    Quant à expliquer ces événements pédologiques naturels par l'action vengeresse d’un Dieu de récente mouture - le Grand Manitou des changements climatiques -, la chose fait penser à un cantique religieux autrefois bien connu : « Qu'il est adorable, le Dieu Créateur ! Les cieux et la terre que firent ses doigts, les vents, le tonnerre sont autant de voix qui, de sa puissance parlant tour à tour, de l'homme qui pense provoquent l'amour. » (Haendel, 1685-1759).

    Revenons plutôt au bon sens avec Jean Pépin, de Saint-Pierre-les-Becquets : « Il n’y a rien d’impossible, on connaît les risques, mais ça fait plus de 300 ans que Saint-Pierre existe, et il n’est jamais rien arrivé de majeur. »

    • Gilles Théberge - Abonné 22 juillet 2019 10 h 34

      Il n'est arrivé rien de majeur, mais il n'y avait pas de menace de changements cllimatiques, et les bateaux n'étaient pas de plus en plus gros...

    • Léonce Naud - Abonné 22 juillet 2019 12 h 29

      Gilles Théberge : On parle ici de pédologie et non de changements climatiques. Quant aux navires, ils étaient autrefois de moindre tonnage mais ils circulaient à toute vitesse, produisant parfois des vagues qui n'avaient rien à voir avec celles d'aujourd'hui alors que leur vitesse est désormais réglementée. Et là-dessus, je m'exprime avec une expérience physique de l'eau du fleuve à Deschambault depuis près de trois-quart de siècle.