Vie d’insulaires, le travail de la mer

Port de pêche de L'Étang-du-Nord, sous la pluie
Photo: Monique Durand Port de pêche de L'Étang-du-Nord, sous la pluie

Les îles fascinent les humains depuis toujours. En apparence simples, elles sont des concentrés de complexité, à la fois lieux de respiration et d’enfermement. Elles demeurent mystérieuses pour les continentaux. Troisième de huit articles, à la rencontre de quelques îles d’ici et d’ailleurs, tout au long de l’été.

L’Étang-du-Nord, Îles-de-la-Madeleine, 18 mai, 2 h 30.La pleine lune va et vient au gré des bancs de brume qui galopent en de vastes transhumances. Il y a en moyenne 85 jours de brume par année aux Îles, 3 mois sur 12. Rares voitures sur la route. Un patrouilleur de la SQ, comme une apparition, me demande ce que je fais là à pareille heure à regarder le ciel et à prendre des notes. « Bonne journée ! » fait-il en s’éloignant.

Guylaine m’attend devant chez elle, les phares de sa voiture allumés, chemin des Arsène. « Il y en a probablement eu beaucoup, des Arsène, dans l’coin ! » Maquillée, pimpante, café à la main, elle a mis son chandail des Bruins. Oui, elle a une autre vie que celle de l’usine de poisson. Même si l’usine lui mange toute son existence huit mois par année, depuis 28 ans, 6 jours sur 7, de 10 à 12 heures par jour. « C’est mieux que de travailler chez Tim au salaire minimum. »

Photo: Monique Durand Guylaine Bourque travaillant sur la chaîne de crabe, à l’usine Fruits de mer Madeleine, à L’Étang-du-Nord

Je la suis dans la nuit vaporeuse jusqu’à l’usine Fruits de mer Madeleine, sise dans le port de L’Étang-du-Nord. 1 °C tout juste et un vent qui nous glace. « Venez au chaud ! » me dit-elle. Il n’est pas 3 heures encore. Elle est l’une des premières à entrer dans la salle des employés. « Ici, le contremaître ne met jamais les pieds. » Y trône une longue table, au milieu des boîtes à lunch, des souliers, des fours micro-ondes alignés. « Ça en prend plusieurs, parce qu’on a seulement 15 minutes aux pauses et 60 minutes pour dîner. » Au mur, un thermomètre qui indique la progression du travail : semaine 1, semaine 2, semaine 3… Il y aura trois millions de livres de crabe à traiter, principalement destiné aux marchés japonais et américain.

3 h 15. Manon, Huguette, Mario, Gaston, Lucille, Linda font leur entrée, salués par la compagnie. Pendre son manteau aux crochets déjà surchargés, avaler une gorgée de café, se raconter la dernière, rigoler. Le quart de travail commence seulement à 4 h 30. Pourquoi diable arrivent-ils tous si tôt, eux qui en auront jusqu’à 17 h ce soir ? « Pour relaxer, pour jaser, pour prendre not’ temps », me disent-ils en choeur. Moyenne d’âge ici : 61 ans. « Les jeunes ne veulent plus faire ça, un travail aussi dur. » Les blagues fusent. Ça rit, ça papote.

« On est une famille, confie Gaston Leblanc. Et puis, ici, c’est moins sévère qu’ailleurs. On a le droit de se parler un peu sur la chaîne. » Gaston a pêché pendant 40 ans avant de venir travailler à l’usine de L’Étang-du-Nord. « On est sur une île. À part le tourisme, la restauration et les usines, t’as pas le choix si tu ne vas plus sur la mer ! » « On est les compléments des pêcheurs, poursuit-il, une étincelle de fierté au fond de l’oeil. Si on le fait pas, qui le fera ? »

Moi, dans cette salle de souliers, demicro-ondes et de tasses de café, je me sens sur une petite île au coeur de l’île. Une enclave d’humaine condition. De dignité, c’est le mot qui me vient à l’esprit.
 

 

4 h 15. Presque tout le monde est là à présent, une trentaine de travailleurs et de travailleuses. Une sorte d’anxiété monte. On se prépare à une journée sur la chaîne de crabe comme à une course d’endurance. Il faudra rester concentré, rapide, vaillant. Revêtir bottes, gants, bonnets, sarraus. La fonction de Guylaine ? « Je classe les pattes de crabe par leur taille : petites, moyennes, grosses. »

Les femmes ajustent leur bonnet et leur allure dans le miroir. Elles se sont maquillées pour la chaîne, même si la chaîne est aveugle. « On s’ra pas belles quand vous allez nous retrouverà 17 h ! » Ce n’est pas une plainte, non ! Pas plaignards, pas geignards, les Madeliniennes et les Madelinots.

Les voilà disparus dans l’usine, où on a épandu un désinfectant blanc. Attention de ne pas glisser ! Humidité. Froid. Bruit. Debout sur le ciment pendant des heures, à galoper des yeux et des mains comme le crabe qui défile sur la chaîne.

Il est 4 h 30 pile. Prochaine pause : à 7 h. Dans deux heures et demie.

La plus belle vue

Je pense à Bernard, rencontré la veille sur une autre île madelinienne, celle du Havre Aubert. Je sais qu’il vient d’avaler rôties et café dans sa cuisine du village de Bassin. « Avec la plus belle vue », m’avait-il dit, les yeux malins. C’est ce qu’ils disent tous, les Madelinots : ils ont la plus belle vue ! Derrière chez lui, des collines aux lignes douces où les Acadiens, de qui descend une majorité de Madelinots, ont fait de l’élevage et du pâturage quand ils y sont arrivés dans le sillage de la déportation de 1755.

Bernard Martinet pêche le homard depuis l’âge de 13 ans. Il en a 70 aujourd’hui. À cette heure-ci, il se prépare à appareiller. Il ne manipule plus filets et agrès. Capitaine à bord, c’est lui qui conduit l’engin. « On nous oblige maintenant à enregistrer nos prises, l’heure de départ, l’heure de retour. On est suivis toute la journée. C’est mon aide-pêcheur, un jeune, qui enregistre toutes les données pour moi, avec son téléphone intelligent. » Ce qu’ils ont gagné en sécurité, l’auraient-ils perdu en liberté ? « M’ouais… », fait-il simplement.

Photo: Monique Durand L’équipage entourant Bernard Martinet est de retour de la pêche, sur le bateau dans le port de pêche de Bassin.

Ce qu’il aime le plus de sa journée et qu’aucun contrôle numérique ne pourra jamais lui enlever ? « Le chemin sur l’eau. » Le chemin de lumière rouge et rose quand le soleil se lève sur la mer. Qu’il regarde, chaque fois ébloui, depuis 57 ans, ballotté par les flots.

Crabe au menu

17 h. À l’usine vient de sonner la délivrance. Une autre équipe prendra le relais. Guylaine et ses collègues réapparaissent, un peu sonnés. « C’est comme un accouchement », dit Jasmine Cormier, qui travaille ici depuis longtemps. Elle et Guylaine ont commencé ensemble, fin de la vingtaine. « C’est un travail difficile, que je ne déteste pas. Je serais incapable de faire du 9 à 5 dans un bureau. En novembre, à la fin de la saison, on a droit au chômage. On prend soin de nous autres, on est libres. » Guylaine acquiesce. « Pas certaine que j’aimerais avoir une vie normale, comme celle de tout le monde. Et puis, Fruits de mer Madeleine me fait vivre depuis presque 30 ans. C’est pas rien ! » « Le pire, ajoute Gaston, c’est qu’en avril, après un hiver de repos, on a hâte que l’usine nous rappelle au travail ! »

Alberte Langford, elle, se fait plus amère. « Chez nous, les études n’étaient pas encouragées. J’aurais pu faire tellement autre chose. » Puis elle souffle : « Je suis passée à côté de ma vie. »

Chère Alberte, je ne sais trop comment poursuivre après un tel aveu. Tout ce qui sort de ma bouche, c’est : « Bonne chance, Alberte. »

17 h 10. Guylaine doit se sauver, elle prépare un souper pour des amis. Elle leur fera du crabe. « Je ne m’en suis jamais tannée. » Gaston, lui, rêve à demain, parce que demain, c’est samedi… la veille de leur jour de repos. « Le dimanche, je mets mon réveil à midi. Et je me berce dans le silence pendant une heure. »