Le feuilleton judiciaire de l’été 1989

Manifestation au lendemain de la décision de la Cour supérieure
Photo: Chantal Keyser Archives Le Devoir Manifestation au lendemain de la décision de la Cour supérieure

Chantal Daigle et Jean-Guy Tremblay ont occupé une vaste part de temps d’antenne et d’espace dans les journaux à l’été 1989, partageant l’attention des Québécois déjà très captivés par les manchettes sur l’échec de l’accord du lac Meech, le scandale des BPC de Saint-Basile et les succès des Expos.

Cet été-là, Armande Saint-Jean était à la radio tous les matins, en remplacement de Joël Le Bigot. « L’été est toujours un temps mort pour l’actualité. Mais plus l’été avançait, plus les médias faisaient leurs choux gras de cette affaire. Sans parler du fait que les protagonistes (le couple Daigle-Tremblay et la pléthore d’avocats) se prêtaient eux aussi au jeu, se montraient accessibles pour les interviews », relate cette ancienne journaliste et professeure à la retraite.

« L’histoire du couple qui retient l’attention des Québécois pendant l’été 1989 est à l’image des événements qui suivront : rapide et intense. La Presse, Le Devoir et Le Journal de Montréal accordent au total 52 premières pages aux événements rattachés à l’affaire Daigle contre Tremblay entre le 7 juillet et le 17 août », écrit l’historienne Marilyne Caouette dans son mémoire de maîtrise intitulé L’affaire Daigle contre Tremblay : l’avortement comme débat de société à la fin des années 1980.

Les médias rapportent les faits de la cause et ses à-côtés : qu’une amie d’enfance lance un appel à Chantal Daigle, la suppliant de garder son bébé ; qu’une émeute éclate dans un restaurant du centre-ville pendant que Jean-Guy Tremblay soupe en compagnie de Michel Girouard ; que Chantal Daigle raconte son histoire à un journal britannique ; que 10 000 personnes marchent dans les rues du centre-ville pour manifester leur appui à la jeune femme ; ou encore, qu’une militante pro-vie offre 25 000 $ à Chantal Daigle si elle renonce à se faire avorter. Pendant ce temps, le sable s’écoule dans le sablier et la grossesse de Chantal Daigle progresse…

«Le temps a été un instrument pour les journaux, qui justifiait la trame narrative au rythme effréné avec laquelle était racontée l’affaire. Dans les articles, on rappelait constamment le nombre de semaines de grossesse et le fait qu’il s’agissait d’une affaire urgente », observe l’historienne Marilyne Caouette en entrevue avec Le Devoir. Pour Armande Saint-Jean, l’affaire Chantal Daigle faisait ressurgir les démons contre lesquels les mouvements féministes s’étaient longuement battus. « On a pris conscience qu’il y avait un danger réel de recul », indique cette féministe et spécialiste des médias, qui soulève d’ailleurs le fait que des questions difficiles, comme le droit à mourir dans la dignité ou la peine de mort, ont été débattues et réglées plus harmonieusement que celle du droit à l’avortement. « Je suis de la génération qui a connu l’époque de l’avortement avec des broches à tricoter. Je me souviens qu’à l’époque, j’avais été réconfortée en constatant qu’il y avait des progrès dans les mentalités. Beaucoup de gens respectaient la volonté de cette femme, son autonomie. »

De la Cour suprême au Bye Bye

Si la croisade d’une jeune femme de Chibougamau de 21 ans pour ne pas mener à terme sa grossesse issue d’une relation avec un homme violent a galvanisé l’attention du Québec en 1989, c’est parce que cette histoire a profondément interpellé les valeurs des Québécois, écrit Marilyne Caouette. Les yeux du Québec étaient rivés sur le petit écran, les gens étant avides de connaître les plus récents coups de théâtre dans cette affaire d’une femme de 21 ans qui essayait d’obtenir un avortement.

« Les journaux ont élaboré l’histoire en présentant chacun des protagonistes (Chantal, la mère de celle-ci, Jean-Guy, la meilleure amie pro-vie, les avocats…), avec une montée dramatique qui devenait plus intense de jour en jour, jusqu’à ce que le cas arrive en Cour suprême. Par la suite, quand Chantal Daigle est allée aux États-Unis pour obtenir son avortement et que le jugement a été rendu, le suspense est redescendu complètement. »

Les journaux ont élaboré l’histoire en présentant chacun des protagonistes, avec une montée dramatique qui devenait plus intense de jour en jour, jusqu’à ce que le cas arrive en Cour suprême.

Les déchirements de Chantal Daigle et de Jean-Guy Tremblay ont aussi été repris par les satiristes et les humoristes, caricaturés dans les pages du magazine Croc et parodiés par Dominique Michel et Yves Jacques dans le Bye Bye 1989, où Daigle et Tremblay sont représentés en vedettes d’un opéra rock. Le sketch joué par ces deux artistes amplifiait la soif d’attention du couple Daigle-Tremblay.

« Je crois que plusieurs femmes se sont identifiées à Chantal Daigle et plusieurs hommes, à Jean-Guy Tremblay. Ce dernier a certainement rejoint diverses factions des milieux masculinistes », indique Marilyne Caouette, qui mentionne aussi que « l’affaire a polarisé les groupes pro-vie et pro-choix ».

Aux yeux de cette historienne qui a épluché la somme des articles de journaux ayant traité de l’affaire à l’été 1989, les principaux quotidiens montréalais ont malgré tout fait preuve de neutralité. « Les journaux ont rapporté les faits de manière factuelle », dit la chercheuse, qui a noté que seul Le Journal de Montréal semblait pencher en faveur de l’une des parties. « Dans les jours qui ont suivi le jugement de la Cour suprême, Le Journal de Montréal a employé un ton empathique envers Jean-Guy Tremblay qu’on ne trouve dans aucun autre journal. »

Armande Saint-Jean revient sur les images médiatiques de Jean-Guy Tremblay entouré d’une garde d’avocats et rappelle qu’il a aussi été instrumentalisé par le mouvement anti-avortement. « Il y avait autour de lui une garde d’avocats, de vieux bonzes, d’intellectuels des droits pour qui les thèses morale et légale collaient ensemble, afin de justifier l’injustifiable », raconte l’ancienne journaliste, qui voit des parentés avec le programme politique anti-avortement de républicains américains comme Mike Pence.

Quant à Chantal Daigle, qui a publié un récit autobiographique (Le seul choix : le mien) en 1990, elle a finalement fui les projecteurs et s’est montrée très critique de l’attention médiatique qu’elle a subie à l’été 1989, raconte Marilyne Caouette. « Je crois qu’elle s’est sentie attaquée. Dans sa biographie, elle accuse aussi certains médias de ne pas avoir rapporté les faits correctement, sans toutefois justifier ses propos. Pour nous, il s’agit d’une affaire publique et d’un cas judiciaire qui a créé des précédents pour les droits de la personne et le droit des femmes. Mais pour Chantal Daigle, c’était avant tout une tentative d’accéder à un avortement. »

Les dates importantes

Janvier 1988 L’avortement est décriminalisé par la Cour suprême du Canada à la suite de l’arrêt Morgentaler.

Février 1989 Chantal Daigle emménage à Montréal avec son copain Jean-Guy Tremblay. La jeune femme de 21 ans apprend qu’elle est enceinte en mars. Leur relation se détériore rapidement.

3 juillet 1989 Le couple se sépare. M. Tremblay présente une demande d’injonction provisoire à la Cour supérieure pour empêcher l’avortement de son ex-compagne qui est prévu le 8 juillet. Il obtient gain de cause la veille de l’opération.

17 juillet 1989 Le juge Viens de la Cour supérieure ordonne à Chantal Daigle de mener sa grossesse à terme. Le magistrat évoque le droit à la vie du fœtus. L’injonction est maintenue le 26 juillet par les juges de la Cour d’appel.

Août 1989 La saga judiciaire se transporte à la Cour suprême du Canada. Mme Daigle se fait avorter incognito à Boston en marge des audiences avec l’aide financière du mouvement des femmes.

8 août 1989 Coup de théâtre : la nouvelle de l’avortement de Chantal Daigle parvient aux oreilles des juges de la Cour suprême, qui poursuivent néanmoins les audiences. Le fœtus n’a pas de personnalité juridique, concluent-ils, et le père n’a pas de veto à opposer à la décision d’avorter de la mère. L’injonction interdisant l’avortement de Mme Daigle est donc levée.

Dave Noël