Se sentir chez soi et totalement dépaysé

Photo: Monique Durand Vue de Havre-aux-Maisons, aux Îles-de-la-Madeleine

Les îles fascinent les humains depuis toujours. En apparence simples, elles sont des concentrés de complexité, à la fois lieux de respiration et d’enfermement. Elles demeurent mystérieuses pour les continentaux. Deuxième de huit articles, à la rencontre de quelques îles d’ici et d’ailleurs, tout au long de l’été.

16 mai, 8 h 45. On peine à y croire parce qu’il fait si beau sur le continent. Mais pas certain qu’on puisse atterrir aux Îles à cause de la brume. « Quand le pilote est anglo, dit ma voisine de siège en rigolant, ça n’atterrit pas. Quand il est franco, ça atterrit ! » Après une vaine première tentative, le commandant Labelle rentre le train d’atterrissage et s’adresse à nous : « On va faire un deuxième essai. » Ma voisine, au bagout intense pendant le vol, s’est tue. On traverse des couches de purée de pois. Alain a la main posée sur le genou de sa compagne.

J’aperçois soudain, à travers la ouate, la crête des vagues. Et du sable ! Rose ! Mon coeur bondit. Comme les roues du Dash 8 touchant le sol. On applaudit à tout rompre. « Commandant, vous êtes mon héros ! » lâche Michèle Ladouceur, une directrice d’école à la retraite de Québec. À force de venir aux Îles, elle a décidé de s’y établir. Pareil pour Alain et Suzanne, aussi à la retraite. « On vient aux Îles depuis 40 ans. On a fini par s’acheter une maison. » Et qu’est-ce qui vous enchante ici ? « On a le sentiment de se sentir à la fois chez nous et totalement dépaysés. »

Quinze pour cent des maisons madeliniennes appartiennent à des propriétaires saisonniers qui viennent d’ailleurs au Québec. L’année dernière, 75 000 personnes sont passées aux Îles, qui ne comptent que 12 000 habitants. La vaste majorité des touristes provient du Québec. Bref, les Québécois sont fous de « leurs » Îles.

 

 

«Aux Îles, c’est pas pareil », disent les insulaires. D’abord, elles évoluent à l’heure atlantique, ajustez vos montres ! Et puis, les paysages sont époustouflants, géophysique exceptionnelle, on marche sur la mer, littéralement. Entre l’île du Cap-aux-Meules et l’île du Havre-Aubert, dix kilomètres d’hallucinations. Eau de chaque côté, lagunes, plages blondes, on devient un peu de vagues et de sel soi-même. Falaises rouges, sable rose, dunes d’or. Des myriades d’oiseaux. Et que dire des gens ? D’une gentillesse époustouflante aussi. Et nous sommes ici en Acadie ! Une majorité de Madelinots est de descendance acadienne. « Nos liens sont très forts avec les Maritimes, plus proches de nous que le Québec », dit François Turbide, spécialiste en tourisme, résident des Îles.

Les îles de la Madeleine drainent avec elles un puissant label, chargé d’exotisme et de mystère. « On s’en va aux Îles », un rêve ! « C’est du homard des Îles », meilleur ! Aussi lointain soit-il, l’archipel madelinot semble avoir obtenu ce à quoi aspirent tant d’autres régions québécoises pourtant accessibles par la route : un afflux de visiteurs ; leur rétention, forcément, car on n’y reste pas seulement 24 ou 48 heures ; et une saison touristique qui s’étend depuis mai jusqu’à octobre. « On manque de voitures ! » lance Amélie, qui loue des véhicules à l’aéroport. Prendre l’avion pour aller manger du homard ? Oui ! « Bien du monde prend prétexte de l’ouverture de la saison de pêche en mai pour venir faire un tour ici. »

17 mai, 20 h. Quai 360, Cap-aux-Meules. Émie Audet, 25 ans, originaire de Québec, grande voyageuse, me sert un fabuleux côtes-du-rhône blanc, « 100 % grenache », dit-elle. « J’aime l’esprit des Îles, une vraie communauté. » Ici, aucun coquillage ou filet de pêche accroché aux murs, ni homard qui vous salue, mais un décor parfaitement urbain. On pourrait être à Montréal, à New York ou à Paris. Musique anglo-américaine. Éclairage tamisé. Cuisine raffinée. Un menu mettant en vedette des produits du cru, une bière comme la Corps mort parfumée au hareng.

« La région des Îles-de-la-Madeleine est passée en deux ou trois décennies de communauté rurale à semi-urbaine », explique l’ethnologue Hélène Chevrier, qui vit à Havre-aux-Maisons. Avec certains problèmes de ville, comme le manque d’eau, le surcroît de déchets et la circulation à Cap-aux-Meules. « Même pas le temps d’aller dîner chez nous, parfois ! » lance-t-elle en souriant. Et des intérêts parfois divergents entre résidents locaux et villégiateurs. Les quatre-roues sur les plages, par exemple. Pour certains, c’est la liberté, s’enivrer de sensations fortes dans l’air sauvage ; pour d’autres, il s’agit d’une nuisance ! « On vivait dans un monde insulaire avec unecertaine cohésion, résume Hélène. Tout a changé très rapidement. Et notre destinée est devenue difficile à contrôler. »

« Même notre image de nous-mêmes a changé, prétend François Turbide. Nous qui avions des natures plutôt modestes, discrètes, à force de nous faire dire, par les gens de l’extérieur, qu’on est beaux et fins, on a pris confiance. »

Attention, fragile

Les îles de la Madeleine n’échappent pas aux contraintes de tous les milieux insulaires du globe. Pas assez d’espace pour enfouir les déchets. La gestion des matières résiduelles, expédiées sur le continent, accapare 20 % du budget municipal. Pas de lacs ni de rivières, seulement la nappe phréatique où puiser, ce qui entraîne un problème récurrent d’eau potable. Extrême fragilité des milieux humides, dunaires et du couvert forestier. Exposition constante des côtes aux assauts de la mer, aggravée par la hausse des eaux et les changements climatiques. Contrée grugée de plusieurs mètres chaque année. Touristes sans cesse plus nombreux, magnétisés par l’idée de l’île, ajoutant à la vulnérabilité des lieux.

Photo: Monique Durand Paysage croqué dans le village de Bassin, typique des Îles de la Madeleine.

Comment empêcher l’archipel de sombrer corps et biens un jour, comme certaines îles du Pacifique en train de se noyer ? Faut-il fermer le robinet touristique ? Interdire toute activité humaine sur une portion du territoire comme à l’île de la Réunion ? Que fait-on par exemple de l’île Brion ? Située au nord de l’archipel, l’île Brion est une réserve écologique, sauf pour une petite portion de sa surface. Certains résidents locaux voudraient avoir le droit d’aller y chasser le loup marin, estimant qu’ils sont là chez eux, depuis toujours.

Les questions sont concrètes, immenses ; les défis, colossaux. « Les îles, par définition circonscrites, connaissent plus vite leurs limites, dit Hélène Chevrier. Elles pourront servir de leçon au continent. »

19 mai, 18 h. Bar Le Dragueur, Cap-aux-Meules. Un homme boit sa Bud calmement, le visage éclairé par TVA qui retransmet des images de Montréal comme d’une lointaine planète. Juchés sur une petite scène, Michaël Noël et Joël Deraspe, guitare en bandoulière, entament une ballade venue de l’Irlande, une autre île. Je crois entendre la mélopée des îles du monde, la lente mélancolie qui monte de cette pâte de lieux et d’humains délavée par la mer et les naufrages, cernée par l’écume des vagues et des jours, loin de tout et proche du sublime. Avoir appris à ne compter que sur elles-mêmes. Avoir tenu le coup des siècles, malgré l’isolement, parfois l’épidémie, la misère, la famine. Dans l’imparable orgueil d’être des îles.