Des manifestants contestent la diffusion du film «Unplanned»

Une quarantaine de manifestants se sont rassemblés devant le cinéma Guzzo du Marché central à Montréal vendredi, où le film prenait l’affiche.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une quarantaine de manifestants se sont rassemblés devant le cinéma Guzzo du Marché central à Montréal vendredi, où le film prenait l’affiche.

La controverse autour du film américain Unplanned, considéré par de nombreuses personnes comme une « propagande antichoix », n’en finit plus. Une quarantaine de manifestants se sont rassemblés devant le cinéma Guzzo du Marché central à Montréal vendredi, où le film prenait l’affiche.

« Mon corps, mon droit. Mon corps, mon choix », « Cinéma sexiste, résistance féministe », ont scandé les manifestants, brandissant leurs pancartes. Ils ont distribué des tracts aux passants et à la poignée de spectateurs présents. « L’idée n’est pas de les blâmer, mais de leur montrer qu’il existe une autre vérité », explique Sonia Palato, militante du collectif La Riposte Féministe, à l’initiative du rassemblement.

Produit par le studio chrétien Pure Flix, Unplanned est sorti aux États-Unis ce printemps. Au Canada, seules deux chaînes ont décidé de le diffuser cet été : Cineplex (quatorze salles hors Québec) et Guzzo (cinq salles au Québec). Tous deux ont invoqué la liberté d’expression pour justifier leur choix, très critiqué.

Car si le scénario prend des allures d’un classique drame à l’américaine, il relève plutôt de la « propagande antichoix », selon certains.

Unplanned raconte la vie de l’Américaine Abby Johnson, une militante pour le droit des femmes à l’avortement. Cette mère de famille qui dirige un centre de planification familiale au Texas finit par se ranger du côté des pro-vie, traumatisée par l’un des avortements auxquels elle assiste.

Très critiqué, le scénario pique pourtant la curiosité de Sabrina Bouthillier Gibson, qui compte aller voir le film ce week-end avec sa mère à Montréal. « Être pro-vie a toujours été la seule option pour moi, sans être antiavortement non plus. J’espère en sortir plus informée et éclairée sur le sujet », dit-elle.

Mais le film est loin du documentaire, prévient Sonia Palato. C’est « un ramassis de mensonges, jouant sur la peur et la culpabilité. Quand on tord la vérité, on n’ouvre pas le débat, on n’informe pas, on fait de la propagande ».

Une opinion partagée par Véronique Pronovost, doctorante en Sciences politiques à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), qui a pu visionner le film la semaine dernière. Elle donne l’exemple de plusieurs scènes qui, non seulement exagèrent la réalité, mais présentent même des situations mensongères. « Le film est basé sur une scène où un foetus de huit semaines bouge et se bat pour sa vie lors d’une procédure d’avortement. On plante l’idée que l’embryon peut ressentir de la douleur à ce moment-là, ce qui est complètement faux et cela a été démontré à de multiples reprises dans le milieu médical », rapporte-t-elle. L’avortement est aussi présenté de façon négative, dramatique, « quasi horrible », par de nombreuses scènes remplies de sang et de cris de douleurs. « C’est pas ça un avortement ! ».

Un retour en arrière ?

Ces critiques trouvent écho jusque dans le milieu médical au Québec. La présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, Diane Francoeur, a appelé au boycottage vendredi sur son compte Twitter : « Allant du tissu de mensonges à la propagande véhiculés par ce "navet" de série B. En guise de protestation, j’encourage les gens à boycotter le film et à soutenir le droit des femmes au libre choix ».

La gynécologue obstétricienne s’inquiète depuis plusieurs semaines du vent pro-vie qui souffle sur les États-Unis et pourrait frapper à la porte du Québec. « La diffusion de ce film de propagande antiavortement est inconcevable, car le droit des femmes est ici un acquis. Faudra-t-il organiser à nouveau des marches de défense du droit des femmes ? », a-t-elle écrit la semaine dernière.

Sonia Palato partage cette inquiétude. « La diffusion de Unplanned au Canada nous rappelle que rien n’est acquis. » Elle craint que le film ne devienne un instrument pour le parti conservateur, lors de la campagne électorale fédérale à venir, alors que plusieurs membres et députés souhaiteraient resserrer les lois encadrant l’avortement.

Aux yeux de Rachel Chagnon, directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM, l’impact d’Unplanned au Québec devrait être minime. « Il faut plutôt le voir dans un ensemble : le film fait partie d’une stratégie plus globale du mouvement pro-vie en Amérique du Nord qui travaille à l’effritement du droit à l’avortement », explique-t-elle, rappelant le récent resserrement des lois encadrant l’avortement — voire l’interdisant — dans plusieurs États américains.

Mais si le mouvement reste faible au Québec, il ne faut pas le négliger, pense-t-elle. « Un nombre significatif de personnes restent convaincues que les femmes ne devraient pas disposer librement de leur corps, c’est déplorable ».