Où se cache le virus du Nil occidental?

Scalpel à la main, le professeur Stéphane Lair veut déterminer la cause de la mort d’un hibou.
Photo: Alexis Riopel Le Devoir Scalpel à la main, le professeur Stéphane Lair veut déterminer la cause de la mort d’un hibou.

Les municipalités sont aux prises avec des problèmes d’érosion. Des insectes ravageurs se multiplient. De nouvelles cultures deviennent possibles. Les pêches sont en transformation. Partout au Québec, on peut mesurer l’effet des changements climatiques. Cette série estivale propose différents textes sur ces nouveaux enjeux.

Sur la table d’autopsie de la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal, à Saint-Hyacinthe, trois oiseaux dégèlent. Un grand-duc d’Amérique, une bernache du Canada et un caneton de harle couronné. Scalpel à la main, le professeur Stéphane Lair veut déterminer la cause de leur mort. Les spécialistes attendent le virus du Nil occidental de pied ferme : l’an dernier, sur les quelque 600 cadavres de volatiles recueillis au Québec qui ont subi une nécropsie ici, 75 étaient porteurs du pathogène.

« Habituellement, on voit le virus apparaître chez les animaux environ deux semaines avant de le voir chez l’humain », indique le Dr Lair, en pleine dissection.

Jamais n’a-t-on vu un si grand nombre de cas de virus du Nil occidental (VNO) chez l’humain depuis l’arrivée de la maladie infectieuse au Québec au début du millénaire qu’en 2018. On a répertorié 201 cas dans 12 régions administratives de la province. Un peu plus de 150 personnes touchées ont dû être hospitalisées, le plus souvent pour des atteintes neurologiques, comme des encéphalites ou des méningites. Quinze décès liés à la maladie ont été enregistrés.

Au cours des 17 années de surveillance, le nombre de cas humains de VNO rapportés au Québec a évolué en dents de scie. Après quelques dizaines de cas répertoriés dans les premières saisons, le virus a pratiquement disparu du radar jusqu’en 2010. Depuis 2011, il maintient une présence importante sur le territoire, avec deux forts pics, en 2012 et en 2018.

Risques amplifiés

Ces fortes variations d’une année à l’autre rendent l’analyse de la situation difficile. Toutefois, des expériences en laboratoire et de modélisation numérique indiquent que les changements climatiques amplifieraient les risques posés par le VNO.

« On observe dès maintenant qu’il y a une hausse des cas. On sent qu’il y a quelque chose qui se passe », s’inquiète auprès du Devoir Antoinette Ludwig, épidémiologiste vétérinaire à l’Agence de la santé publique du Canada et experte des maladies transmises par les insectes.

Dans un article scientifique publié en avril dernier, Mme Ludwig et ses collègues écrivaient que la fréquence des maladies transmises par les moustiques avait augmenté au cours des 20 dernières années au Canada, « en grande partie à cause des changements climatiques ».

« Il est prévu que le cycle de vie des moustiques et que les schémas de transmission des virus seront affectés par les changements climatiques, ce qui aura pour conséquences des augmentations de l’étendue spatiale et de l’abondance de plusieurs espèces de moustiques importantes », ajoutaient-ils. Leur étude concernait le VNO, mais aussi d’autres maladies, plus marginales, transmises par les insectes, comme le virus de l’encéphalite équine de l’Est et les virus du sérogroupe Californie.

En général, des précipitations plus abondantes — comme on en prévoit partout au Québec en saison printanière — sont favorables aux moustiques. Elles créent des points d’eau stagnante où les larves peuvent se développer. La relation n’est cependant pas directe : de trop fortes pluies peuvent aussi lessiver les pouponnières.

Des températures élevées accélèrent pour leur part le développement des maringouins, en plus de prolonger la durée de la saison qui leur est propice. Elles raccourcissent aussi la période d’incubation du virus dans le corps de l’insecte.

La pointe de l’iceberg

Avant de s’attaquer à l’humain, le VNO est d’abord et avant tout une maladie affectant les oiseaux. Les corvidés et les passereaux en sont les principales victimes. Les moustiques, immunisés contre le pathogène, servent quant à eux de vecteurs. L’humain est une sorte de victime collatérale : un moustique qui pique une personne infectée ne devient pas contagieux.

Ouvrant le thorax d’un hibou, Stéphane Lair constate des ecchymoses sur les muscles de sa poitrine. « Ce spécimen a été victime d’un trauma », tranche-t-il. Ce n’est pas le virus du Nil occidental (VNO) qui a eu ses plumes. En ce début de juillet, la saison est encore jeune.

Quand un corps présente des lésions typiquement associées au VNO, comme l’inflammation du cerveau ou une nécrose du coeur, les chercheurs effectuent une analyse génétique de ses principaux organes pour confirmer la cause de la mort. Si le résultat est positif, les autorités de santé publique sont immédiatement averties, explique le Dr Lair. Ces informations leur permettent d’obtenir une meilleure idée de la présence du virus sur le territoire, car les cas humains identifiés ne sont que la pointe de l’iceberg.

La majorité des gens qui se font piquer par un moustique porteur du virus du Nil ne développent jamais de symptômes. Environ 20 % ont quelque chose qui ressemble à une grippe et une poignée subissent des complications neurologiques.

« Ce sont surtout les gens d’un certain âge, qui disposent d’un système immunitaire moins performant », souligne Julie Ducrocq, conseillère scientifique spécialisée à l’Institut national de santé publique du Québec.

Malgré l’influence des changements climatiques, Antoinette Ludwig ne croit pas que le VNO puisse devenir un « mégaproblème de santé publique » au Canada.

« Il faut retenir le fait que le virus du Nil reste une zoonose. Quand un humain est infecté, c’est une sorte de débordement du système. C’est une grosse différence par rapport à la malaria ou au chikungunya, qui peuvent être transmis d’humain à humain. »

Le virus a peut-être tout de même quelques cartes cachées dans son jeu.

« Ce qui pourrait changer la donne, c’est le moustique tigre qui s’en vient », ajoute la chercheuse. Aedes albopictus, de son nom latin, connu pour être un vecteur de graves maladies infectieuses tropicales, est désormais installé dans le sud de l’Ontario. Il n’apporte pas nécessairement la dengue ou le zika avec lui, mais « il a une bonne compétence à transmettre le virus du Nil et il est très adapté aux milieux urbains », avertit Mme Ludwig.