L’ancienne École du meuble laissée à l’abandon

L’immeuble bâti au coin de la rue Berri et du boulevard René-Lévesque Est a abrité l’École du meuble de Montréal, fondée en 1935.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’immeuble bâti au coin de la rue Berri et du boulevard René-Lévesque Est a abrité l’École du meuble de Montréal, fondée en 1935.

À Montréal, en plein coeur du Quartier latin, au coin du boulevard René-Lévesque Est et de la rue Berri, on trouve un élégant immeuble de style Beaux-Arts qui abrita longtemps l’École du meuble de Montréal, un établissement célèbre par le bouillonnement de talents qui s’y trouvaient. L’immeuble est inoccupé depuis des années. Personne n’y prête plus attention.

C’est là pourtant qu’en 1948 va éclater un scandale retentissant autour de Refus global, ce manifeste considéré désormais comme un jalon important de l’histoire de la modernité québécoise. Paul-Émile Borduas y enseigne. Ce sera l’occasion de l’encourager à prendre la porte.

On ne trouve même pas une plaque commémorative sur l’édifice pour en souligner l’importance, à l’heure pourtant où les hommages à Refus global et à ses artisans se sont multipliés.

Historien de la conservation architecturale, Martin Dubois a étudié ce bâtiment. Il affirme que « pendant plus de deux décennies, l’établissement suscite un véritable engouement en raison de la qualité exceptionnelle de ses enseignants ».

Parmi le personnel, on trouvera, outre Paul-Émile Borduas, les critiques d’art Maurice Gagnon et Gérard Moriset, le peintre Jean-Paul Lemieux, l’illustrateur Frédéric Back, l’architecte Marcel Parizeau. Au programme, l’architecture, le design, la décoration intérieure, l’ébénisterie, la sculpture, la peinture, la forge, la céramique, le tissage, la tapisserie.

L’École du meuble est créée, dans l’entre-deux-guerres, par le gouvernement libéral d’Alexandre Taschereau afin de stimuler l’industrie du meuble. Elle conjugue de nouvelles méthodes de production et de design au savoir-faire artisanal québécois. On cherche alors, dans un esprit national renouvelé, à développer une industrie qui serait capable de répondre aux besoins en mobilier, tout en instaurant une signature d’ici dans le mobilier, par exemple en réinterprétant les formes du meuble traditionnel pour créer des lignes d’ici.

À la fin de l’année scolaire 1947, les étudiants de l’École du meuble font la grève. Parmi eux, le peintre Jean Paul Riopelle et le photographe Maurice Perron. Refus, en ce qui concerne Riopelle, d’accepter son diplôme des mains du directeur, Jean-Marie Gauvreau.

« Pour diminuer l’influence de Borduas, Jean-Marie Gauvreau lui retire en 1947 la moitié de ses cours », explique au Devoir Gilles Lapointe, professeur au département d’histoire de l’art de l’UQAM.

« Mais il n’a pas diminué son salaire. Impossibilité donc, pour Borduas, de protester officiellement, puisque cette décision semblait l’avantager. Ce procédé de Jean-Marie Gauvreau avait pour but de séparer Borduas des éléments les plus contestataires, et surtout diminuer son influence auprès d’eux. »

Plusieurs monuments de la culture québécoise sont passés par l’École du meuble, dont Madeleine Arbour, Marcel Barbeau, Marcelle Ferron et Claude Jasmin.

Un architecte de renom

Cet immeuble de style Beaux-Arts, d’abord connu sous le nom d’Académie Marchand, est en lui-même loin d’être banal. Avec des décorations subtiles et ses grilles de fer forgé, il compte parmi les plus élégants des environs.

La construction est l’oeuvre de l’architecte Jean-Omer Marchand (1872-1936), à l’époque le seul architecte canadien diplômé de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Plusieurs fois récompensé par des prix, sa carrière est sans équivalent à l’époque.

On doit à Jean-Omer Marchand plusieurs constructions publiques importantes, dont à Montréal la chapelle du Grand Séminaire, l’édifice de la Cour municipale, le Bain Généreux, devenu l’Écomusée du fier monde, et la résidence cossue du financier Rodolphe Forget, aujourd’hui le consulat de Russie.

Considéré comme l’un des architectes canadiens les plus novateurs au début du XXe siècle, Marchand va contribuer à la conception de l’édifice central du parlement à Ottawa. Le château Beauce, à Sainte-Marie, en instance de classement pour son importance par le ministère de la Culture du Québec, est aussi de sa main.

Un fantôme

Les projets de revitalisation de cet immeuble au profit d’écoles de métier d’aujourd’hui ont tous été recalés, déplore la directrice de l’École d’ébénisterie d’art, Marie-Amélie Saint-Pierre. « Nous avons eu plusieurs projets pour tenter de relocaliser nos écoles, y compris celui-là, mais sans succès. Nous manquons d’espace. »

Ce lieu était en particulier très prisé pour y installer l’École de Joaillerie et l’École de lutherie, ce que confirment les directions respectives.

Selon Stéphane Blackburn, directeur de l’École de Joaillerie de Montréal, les projets pour relocaliser son institution tombent systématiquement à l’eau depuis une dizaine d’années, alors qu’elle n’est plus à même de se développer dans les locaux exigus et dispendieux qui sont les siens au centre-ville. « Nous n’avons plus de place pour accueillir les nouvelles technologies. Les ministres le savent, mais rien ne bouge. »

Du côté de la CSDM, le propriétaire de l’immeuble, rien n’est prévu pour l’instant afin de revitaliser ce lieu chargé d’histoire. Selon la CSDM, des travaux pourraient être apportés au bâtiment dans les prochains mois afin, tout au plus, d’en maintenir la condition actuelle.

Catherine Harel Bourdon, présidente de la CSDM, explique : « Nous réalisons certains travaux dans cet immeuble pour le conserver dans les prochains mois. » Mais rien n’est envisagé pour l’occuper et lui redonner vie dans un avenir prochain.

« Nous aimerions éventuellement faire des travaux plus importants, si le financement du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur le permet, afin d’accueillir des élèves de notre secteur des adultes, car il n’y a aucun gymnase ni cour d’école dans ce bâtiment. »

Jusqu’aux réformes du système d’éducation, au milieu des années 1960, l’École du Meuble a formé quelques générations d’artisans compétents et, malgré elle parfois, des artistes de haut niveau.

À compter de 1958, on la connaît sous le nom de l’Institut des arts appliqués. Environ 600 élèves par année la fréquentaient. Le Cégep du Vieux Montréal en intégrera les activés à compter de 1969. L’immeuble sera par la suite occupé par divers locataires, avant d’être laissé à l’abandon.