La pêche aux concombres

Les plongeurs descendent jusqu’à 18 m de profondeur pour ramasser de 2500 à 5000 livres d’holothuries par jour.
Photo: Guy-Pascal Weiner Les plongeurs descendent jusqu’à 18 m de profondeur pour ramasser de 2500 à 5000 livres d’holothuries par jour.

Animal méconnu, mais très prisé en Chine, l’holothurie représente un nouveau potentiel économique pour la Gaspésie. Si l’on en prend soin…

Étienne Couture a un travail hors du commun : c’est un pêcheur de concombres. En été, ce plongeur sous-marin passe quatre heures par jour au fond des eaux très froides de la rive nord en Gaspésie, où il remplit d’énormes sacs de Cucumaria frondosa, le concombre de mer que l’on trouve dans l’Atlantique Nord, un échinoderme comme l’étoile de mer.

« Du vrai de vrai travail physique, s’exclame ce jeune trentenaire. Il y a parfois beaucoup de courant. »

Les plongeurs, travailleurs autonomes payés au poids, vont jusqu’à 18 m de profondeur et ramassent de 2500 à 5000 livres d’holothuries (un autre nom de l’animal) par jour.

Pour travailler plus longtemps et ne pas faire de paliers de décompression, ils respirent du nitrox, un air enrichi en oxygène. Une éventuelle défaillance de leur équipement représente leur pire cauchemar, tout comme ces nombreux cordages qui les relient au bateau : « On est quatre au fond de l’eau, et ça nous arrive tout le temps de nous emmêler dans les cordes… »

Depuis qu’on a commencé à pêcher l’holothurie au Québec en 2008, la majorité des prises se fait à la drague, c’est-à-dire en tractant un traîneau au fond de l’eau. 2019 sera la troisième année où la plongée sous-marine, généralement utilisée pour les oursins, est testée pour le concombre.

 
Photo: Rénald Belley L’holothurie capte le plancton et la matière en suspension à l’aide de tentacules.

« La plongée est beaucoup plus coûteuse, avec une marge de profit réduite », assure Guy-Pascal Weiner, coordonnateur aux pêches commerciales de la Première Nation malécite de Viger, la seule à pratiquer cette technique (et pour qui Étienne Couture travaille). Depuis un jugement de 1999 leur reconnaissant un droit ancestral de pêche (l’arrêt Marshall), les Autochtones de l’Est-du-Québec ont obtenu bon nombre de permis, en particulier pour les espèces dites émergentes.

L’inconnu du fond des mers

Accroché sur les roches du fond du golfe, le concombre de mer a longtemps mené une vie paisible loin des regards indiscrets : on ne sait même pas combien d’années il vit. Les scientifiques de l’Institut Maurice-Lamontagne (IML) de Pêches et Océans Canada à Mont-Joli ont seulement déterminé qu’au Québec, il se reproduit en juin.

Ce suspensivore capte le plancton et la matière en suspension à l’aide de tentacules qu’il porte ensuite à sa bouche. Du même embranchement (échinodermes) que l’étoile de mer, il n’en a pas l’esthétique, ressemblant plutôt à un ballon de rugby. Lorsqu’il veut se déplacer, il se gonfle d’eau pour se faire emporter par le courant.

Tout le monde continuerait à se moquer de cet étrange animal s’il ne s’agissait d’un mets très prisé en Chine, où il se vend de 200 à 400 $ la livre. Ce superaliment riche en oméga-3, également considéré comme un aphrodisiaque, est utilisé dans la médecine traditionnelle chinoise. Un appétit qui a provoqué une ruée vers cette ressource à l’échelle mondiale : dans les États insulaires du Pacifique Sud, les stocks se sont effondrés. Des cas de braconnage ont été signalés de la Nouvelle-Calédonie jusqu’à Madagascar.

Une compagnie de Brossard, Arctica Food, pense pouvoir accrocher un marché de 40 millions en exportant celui du Saint-Laurent, une espèce non épineuse et plutôt dodue. Il est vendu séché et entier : nerfs, muscles, peau, tout y est.

« C’est un produit qui ne laisse personne indifférent, explique la vice-présidente Lory Wang : on aime ou on n’aime pas. Sa saveur est très légère, et il prend le goût des aliments avec lesquels on le cuisine. »

Tout est dans la texture : « On passe du mou au croquant, avec même un petit cartilage, puis on retourne dans le mou. »

Des craintes à dissiper

Au Québec, la pêche a encore un statut exploratoire, mais la biomasse de concombre de mer est mal connue : les quotas sont calculés à la suite d’une étude menée en 2005, plusieurs années avant les premières prises.

Une expédition scientifique menée par le biologiste de l’IML, Rénald Belley, à l’automne 2018, sur les rives de la Gaspésie, va enfin permettre de remédier à cette situation. Elle doit aussi trancher la question des répercussions de la drague sur le fond marin.

En 2017, des pêcheurs de Gaspé ont émis l’hypothèse que celle-ci perturbait l’habitat du homard. Si son étude n’est pas encore publiée, M. Belley peut d’ores et déjà apaiser ces craintes grâce aux photos et vidéos qu’il a prises : « Sur des sites où la pêche a été arrêtée il y a 4 à 6 ans, il semble y avoir un rétablissement de l’habitat et de toutes les communautés benthiques. »

De nombreuses précautions sont toutefois déjà prises : en Gaspésie, la pêche ouvre à la mi-juillet et le dragage ne peut se faire que dans une bande située entre 32 et 42 m de profondeur. Les homards sont alors plus près de la côte, car ils cherchent des eaux plus chaudes en été afin de muer.

Photo: Rénald Belley Au Québec, la pêche a encore un statut exploratoire, mais la biomasse de concombre de mer est mal connue.

Du côté des Malécites, on a remplacé l’an dernier les patins sous les traîneaux utilisés pour la drague par des roues, qui endommagent moins le fond marin.

Guy-Pascal Weiner assure que 80 à 90 % des prises accidentelles (où il voit très rarement des homards) sont renvoyées à l’eau vivantes.

« Cette année, on s’est équipés d’une caméra sous-marine pour filmer le passage de la drague. On va essayer différents positionnements, dans le but d’estimer la mortalité causée par la pêche. »

La pêche n’a pas encore un statut commercial, mais en attendant, sur la côte, on se frotte les mains : la Poissonnerie Cloridorme, dans le village éponyme, récupère tout le concombre de mer de Gaspésie et est devenue partenaire d’Arctica Food. Une cinquantaine de personnes travaillent à éviscérer et sécher l’animal qui, autrefois, partait vers des usines des États-Unis.

« Il y a des opportunités de développement de nouveaux produits du concombre de mer » dit laconiquement le gérant Patrick Denis sans vouloir préciser ses plans. Il a transformé ses séchoirs à morues et durant l’été, il ne fait plus que de l’holothurie. Premières Nations, Gaspésiens et Sino-Québécois : gluant, le concombre de mer est aussi un curieux liant entre les peuples.