Le traité de Versailles est centenaire

Photo non datée du maréchal Ferdinand Foch, commandant les troupes alliées durant la Première Guerre mondiale.
Photo: Agence France-Presse Photo non datée du maréchal Ferdinand Foch, commandant les troupes alliées durant la Première Guerre mondiale.

Képi vissé sur le crâne, moustache gauloise et uniforme de parade dûment ajusté, le maréchal Ferdinand Foch se trouve, en décembre 1921, en visite à Montréal. Au sortir de la guerre, il est auréolé d’un prestige immense. Une presse enthousiaste ne se fait pas prier pour le célébrer. Le temps est au nationalisme triomphal.

Le 11 décembre 1921, le maréchal débarque à la gare Windsor pour une visite. Le Devoir observe que les citoyens de la « quatrième ville française de l’univers » — rien de moins — ont accueilli avec un chaleureux enthousiasme le « généralissime des armées alliées, vainqueur de la guerre, artisan de la victoire ». Avec le maire et quelques généraux locaux, le héros monte dans un landau et se retrouve en tête d’un cortège qui défile en son honneur. On lui fait visiter la bibliothèque publique de la ville, rue Sherbrooke, le grand bâtiment de granit gris qu’a inauguré, en 1917, son vis-à-vis, le maréchal Joffre. Dans la Vieille Capitale, où il se rend aussi, Foch passe en revue les soldats du Royal 22e Régiment et décore leur chef. Un triomphe là aussi.

Nombre de municipalités du Québec comptent des rues ou des places qui portent encore le nom de Ferdinand Foch. Elles témoignent ainsi du prestige accordé à l’époque à ce monument militaire qui, pour l’occasion de son séjour en Amérique, se rend aussi à New York, où il est accueilli en libérateur. Ganté de blanc, la tête haute, le maréchal sera aussi reçu avec tous les honneurs à la Maison-Blanche, à Washington.

Quelle paix ?

Des millions de morts, des estropiés, des gueules cassées, des orphelins, des veuves, des villes réduites en cendres. Le bilan est lourd. La boucherie de la guerre de 14-18 est sans équivalent, jusque-là, dans l’histoire humaine. On veut tout de même bien croire, en ce début des années 1920, que cette paix fragile revenue sur terre est due à des hommes comme le maréchal Foch, à d’autres généraux, mais aussi à des hommes d’État, soudain envisagés sous des dehors autres que guerriers.

Homme de guerre pourtant avant tout, Foch avait menacé, il est vrai, de reprendre les hostilités si les représentants de l’Allemagne s’entêtaient à ne pas vouloir signer le traité de Versailles. Après quatre ans d’une effroyable boucherie, la supériorité numérique des Alliés ne laissait plus de doute sur l’issue du conflit. Mais personne, en 1918, n’était encore en mesure de prédire quand la paix reviendrait. Le commandement allemand se savait perdu, mais à force de persister, il espérait tenir assez longtemps pour que des conditions de paix lui soient globalement favorables. Il n’en fut rien.

Les vainqueurs

À compter de janvier 1919, une conférence internationale siège à Paris. Les États vainqueurs s’entendent pour préparer les traités de paix, sans la présence de représentants des pays vaincus. La France, les États-Unis et l’Angleterre supervisent en particulier la conférence de la paix.

Le lundi 30 juin 1919, à la suite de la signature du traité de Versailles deux jours plus tôt, les Montréalais sont éveillés au matin, à 8 h précises, par le bruit d’un canon qui, depuis le parc Jeanne-Mance, tonne pendant une heure. Cent un coups bruyants sont tirés à blanc pour annoncer la paix. Ce sera la même chose, à la même heure, dans la ville de Québec, où un canon gronde, depuis les hauteurs de la citadelle, lui aussi cent une fois.

La nouvelle est connue depuis le samedi, mais les manifestations de joie sont décalées, histoire d’organiser une journée de festivités publiques. Le lundi, Le Devoir paraît, comme à son habitude à l’époque, en fin d’après-midi. Il écrit que, dans Montréal, on voit partout des banderoles aux couleurs des Alliés qui clapotent au vent. Tous les magasins de la rue Sainte-Catherine, principale artère commerciale, sont décorés.

La joie est là. Mais combien de temps durera cette paix que met en place le traité de Versailles ? Le maréchal Foch, comme d’autres, n’est pas dupe de l’iniquité du traité. Il dira, plus tard, que « ce n’est pas une paix, c’est un armistice de vingt ans ». Dans l’affaire, l’Allemagne perd un septième de son territoire. Ses colonies lui sont retirées pour être redistribuées à la France et à l’Angleterre.

Le vainqueur impose sa volonté au vaincu. Mais l’Allemagne n’est pas la seule à être vaincue. Il y a aussi l’Empire austro-hongrois, déjà éclaté en une multitude de nouveaux petits pays pour former une nouvelle poudrière dans les Balkans.

Les vainqueurs, bien qu’encadrés surtout par la France, l’Angleterre et les États-Unis, se trouvent au nombre de 27, parmi lesquels figure le « Dominion du Canada ». Le nombre de participants à une telle conférence de paix risque d’exploser. Ils sont d’abord 70 officiels, accompagnés de leurs secrétaires et recherchistes, à se rassembler pour discuter. Les travaux de ces gens-là sont par ailleurs éclairés par ceux de 52 commissions parallèles. On voit d’ici la quantité de papiers accumulés et traités.

Le droit des peuples

Il faudrait pouvoir parler du rôle de politiciens majeurs dans ces négociations. Par exemple de Lloyd Georges pour l’Angleterre, du président américain Wilson ou de Clemenceau pour la France. Mais les tractations auxquelles ils sont étroitement mêlés sont impossibles à résumer ici.

Au nombre des principes qui émergent d’une suite de discussions et de tractations, il faut au moins mentionner « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Cette idée de justice pour toutes les nationalités, au nom de leur autonomie, enfantera bien des discussions et planera, après 1945, sur le mouvement favorable à la décolonisation.

Sans qu’elle puisse réclamer pour elle-même l’exercice de ce principe de plein droit, l’Allemagne faisait en quelque sorte les frais de cette nouvelle vision du monde.

L’Allemagne est désarmée. On craint qu’elle puisse se lancer dans de nouvelles agressions. Elle n’aura plus le droit de lever une armée. Un monde sans armes n’est-il pas la garantie d’un avenir sans guerre ? L’histoire montrera que non, bien entendu.

Photo: Associated Press Photo prise le 28 juin 1919 au château de Versailles lors de la signature, par les représentants des Alliés et ceux de l’Allemagne, du traité de Versailles.

La Société des Nations

Au nombre des conséquences du traité de Versailles, on trouve aussi la création de la Société des Nations, en gros l’ancêtre de l’Organisation des Nations unies, l’ONU que nous connaissons aujourd’hui.

Un des principaux artisans de cette nouvelle institution internationale sera Raoul Dandurand, né à Montréal en 1861. Il sera le président de la SDN en 1925-1926.

Le temps montrera que la SDN jouit de pouvoirs d’action si réduits qu’elle se révèle en pratique inefficace à exercer le rôle de maintien de la paix qu’on lui accordait à sa naissance.

Un gros prix

Le traité de Versailles faisait payer cher à l’Allemagne la guerre européenne. Le problème principal du traité fut son incapacité à résoudre les questions soulevées par le paiement de ces réparations, lesquelles entraînent chez les vaincus une inflation galopante.

La Ruhr, région industrielle de l’Allemagne, fut occupée au nom du respect du traité, ce qui ne permit pas pour autant de toucher l’argent des réparations estimées.

La crise économique consécutive au choc boursier de l’automne 1929 achève de mettre du plomb dans l’aile de ce traité. En 1932, à la suite d’une conférence à Lausanne, l’Allemagne obtient sa libération des contraintes des paiements de réparation contre une somme forfaitaire de 3 milliards de marks-or. Une somme qu’elle finira par ne pas payer. Au total, l’Allemagne avait été condamnée, en 1921, à payer 132 milliards de marks-or. Elle en versera un peu moins de 23 milliards.

Au sujet du traité de Versailles, on dira souvent qu’il prépare la guerre suivante, déclenchée par les armées d’Hitler et favorisée par la montée de l’extrême droite en Europe.

Le traité a, en tout cas, changé la face de l’Europe et mis à jour de nouveaux principes auxquels on se réfère toujours, par exemple ce célèbre « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Mais Hitler, s’entendent aujourd’hui à dire la plupart des historiens, n’est pas apparu seulement à cause de ce traité souvent dénoncé pour sa sévérité excessive. La montée de l’extrême droite n’était pas inéluctable. L’histoire, après tout, est toujours un terrain ouvert. Un autre horizon que le nazisme était possible en vertu du traité de Versailles.