La famille élargie des «drag queens»

L’émergence de nouvelles formes de «drag queens» et de «drag kings» à l’instar de Mado Lamotte (notre photo) rend possibles de nouvelles interactions et revendications.
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir L’émergence de nouvelles formes de «drag queens» et de «drag kings» à l’instar de Mado Lamotte (notre photo) rend possibles de nouvelles interactions et revendications.

Jadis associé à l’underground et à une certaine marginalité, l’univers des drags devient de plus en plus visible dans l’espace dit « grand public ». Exponentiellement présentes dans la sphère médiatique — avec notamment les Drag Races de Ru Paul —, les drag queens réclament le droit à l’appartenance, amalgamant familles choisies et familles de sang à travers une danse qui remet en question la rigidité du modèle familial hétéronormatif.

« Tous du beau et du bon monde » : c’est ainsi que Robert Lebouthillier dépeint la sororité du Cabaret Mado, un univers qu’il a découvert grâce à sa fille Marla Deer, alias son fils Jonathan. Depuis 15 ans, ce contrôleur financier à la retraite, en complicité avec son épouse Diane, mère de Jonathan, ovationne les prestations scéniques de Marla Deer, joue parfois les chauffeurs pour la drag queen et a même vidé le cabanon de la demeure familiale pour l’entreposage des costumes de scène de cette dernière. L’amour et le soutien parentaux, chez les Lebouthillier, passent par une belle dose de fun noir et un respect total pour la pratique artistique du fils.

« La famille de Jonathan est devenue notre famille », confie Robert, que Le Devoir a rencontré en compagnie de Jonathan et Diane, à la Dînette chez Mado, dans le Village. Notre entretien se déroule sous le regard bienveillant des employés de la Dînette et est ponctué par le passage de la fameuse Tracy Trash, sœur de drag de Marla Deer, qui vient saluer Jonathan et ses parents.

Quand j’ai vu Jonathan sur scène, j’ai compris qui il était

 

Pour le couple rebaptisé « Mama et Papa Deer » par la bande de chez Mado, la première immersion dans le monde des drags a été une soirée Star Search à laquelle a participé Jonathan, il y a une quinzaine d’années. Robert Lebouthillier relate le choc culturel qu’il a vécu, ainsi propulsé dans la faune de chez Mado, alors que Jonathan était vêtu en nageuse olympique allemande dans le contexte d’un concours de type « Miss Univers ».

« À côté de moi, il y avait deux hommes gais qui se frenchaient. Je me suis dit : “Oh my God, qu’est-ce que je fais ici ?”, évoque celui qui, très vite, a surmonté ses appréhensions initiales. Quand j’ai vu Jonathan sur scène, j’ai compris qui il était. Il avait enfin l’occasion d’exprimer un côté artistique qui était en lui depuis l’enfance. » À la suite de ce moment de vérité, les parents Lebouthillier ont continué à encourager Jonathan dans sa prolifique carrière, l’accompagnant même parfois sur scène pour des numéros spéciaux.

Puis, leur engagement dans la communauté les a amenés à donner leur soutien parental à d’autres illustres drag queens de la communauté. Dernièrement, Robert Lebouthillier s’est impliqué dans la cérémonie de couronnement de Nana de Grèce, qui voulait recréer le couronnement de la reine Élisabeth II en 1953. « J’ai dessiné les armoiries et aidé avec la conception du royaume. »

Le monde merveilleux des drags

Pour le président de Fierté Montréal, François Laberge, auteur d’un mémoire de maîtrise intitulé La construction sociodiscursive de l’image médiatique de la drag queen, la marginalité demeure au centre de la réalité des drags, même si le mainstream s’est emparé du phénomène depuis quelques années. Celui qui s’est intéressé à Mado Lamotte, dans le cadre de ses études de maîtrise, dit que l’émergence de nouvelles formes de drag queens et de drag kings rend possibles de nouvelles interactions et revendications.

Les enfants ne voient ni un homme ni une femme, mais plutôt un personnage coloré

 

« Dans les performances des drags, il y a toujours un aspect de caricature et de revendication », exprime François Laberge, qui explique que la multiplication des canaux est favorable à une certaine inclusivité de la figure de la drag, qui se manifeste notamment par l’émergence des enfants drags.

Inspiré par un mouvement de lecture par des drag queens dans certaines bibliothèques, Sébastien Potvin, alias la drag queen Barbada de Barbados, lit des contes pour enfants dans le cadre d’événements à la Grande Bibliothèque. Cet enseignant de musique au primaire confie qu’il est devenu plus facile, dans les dernières années, de combiner ses activités professionnelles diurnes et sa vie de drag queen.

Photo: Jihef Portelance Barbada de Barbados, enseignant de musique le jour et drag la nuit

« Les parents qui inscrivent leurs enfants à l’heure du conte par Barbada, à la Grande Bibliothèque, ont en général une certaine ouverture d’esprit. Les enfants, quant à eux, ne voient ni un homme ni une femme, mais plutôt un personnage coloré », exprime Barbada, qui parfois met à profit son attitude de drag pour colorer son travail d’enseignant.

« Certains élèves sont au courant de ma vie drag, ont vu des vidéos sur YouTube. Une élève de quatrième année, dernièrement, est venueme dire : “Je ne veux pas te vexer, mais je te trouve très belle en Barbada.” J’ai trouvé ça super gentil », exprime celui qui redéfinit le concept de « compétences transversales ».

« Animer un spectacle de 300 personnes chez Mado ou enseigner à une classe de 30 personnes, ce n’est pas si différent. Bien sûr, les blagues ne sont pas pareilles. Mais n’empêche : répliquer à un élève pas à son affaire et ramener à l’ordre un client ivre, ça demande le même sens de la répartie et de l’improvisation ! »