La passion contagieuse du naturaliste Georges Brossard

La vie de Georges Brossard a inspiré le film «Le papillon bleu» à la cinéaste Léa Pool.
Photo: Films Séville La vie de Georges Brossard a inspiré le film «Le papillon bleu» à la cinéaste Léa Pool.

L’entomologiste et communicateur Georges Brossard est mort. Âgé de 79 ans, ce passionné était le fondateur de l’Insectarium de Montréal, ouvert en 1990. Mais on lui doit aussi, ailleurs dans le monde, la création d’autres insectariums dans un même dessein : vulgariser et diffuser les connaissances à l’égard des insectes.

Cet homme qui aimait le contact des papillons aussi bien que celui des scorpions avait, entre autres, créé une série documentaire intitulée Insectia, diffusée à Canal D, puis dans une centaine de pays. Sa voix rocailleuse de fumeur, inimitable, son parcours hors-norme et son sens de la mise en scène en ont fait un personnage digne d’un roman.

Il faut avoir le courage de changer les choses, de se prendre en main, de modifier certaines
de nos habitudes pour se nettoyer, se dépolluer, se ramasser, se décrotter ! On ne peut plus se fier uniquement aux gouvernements pour corriger la situation.

La cinéaste Léa Pool s’est d’ailleurs inspirée de sa vie pour réaliser Le papillon bleu. L’entomologiste y est incarné par l’acteur américain William Hurt. Il jouera lui-même dans un film de Rock Demers, La forteresse suspendue, où on peut voir un tout jeune comédien du nom de Xavier Dolan.

Un notaire millionnaire

Passionné par l’entomologie, l’homme a néanmoins fait d’abord carrière comme notaire. Il devient indépendant de fortune grâce à des investissements immobiliers. Pendant deux décennies, à raison de quelques mois chaque année, il s’accorde des vacances et parcourt le monde, à la recherche de spécimens, avec la volonté affirmée de réconcilier le genre humain avec les insectes.

Son bureau de notaire compte un temps 15 secrétaires. Ses affaires profitent beaucoup de l’expansion de la banlieue du côté de Brossard. Là où se trouvait la ferme familiale passe désormais l’autoroute 10. Sur les anciennes terres agricoles, les maisons ont poussé partout comme des champignons. Prêt à se démener pour trouver une demeure à quiconque, il encourage ses clients à acheter. Mais à 37 ans, Georges Brossard décide de prendre sa retraite. Fini la vie de notaire hors de l’ordinaire. Il veut se réinventer.

Un héritage paternel ne nuit pas à sa réorientation de carrière. Il va hériter de 2 millions, soit l’équivalent d’environ 9 millions en 2019. Billet d’avion en main, il part faire le tour du monde. Asie. Afrique. Amérique du Sud. Le tout ponctué de quelques épisodes dépressifs.

Le fils du maire

Son père, un agriculteur, devient maire d’une municipalité qui va arborer son patronyme. Georges Brossard, né en 1940, se décrit volontiers comme un homme attaché au monde ordinaire. Tout petit, il expose déjà des insectes à l’étage du garage de ses parents.

Peu doué, du moins selon ses dires, il fréquente le collège Saint-Laurent. Il se croit appelé par Dieu et entend se lancer dans une carrière ecclésiastique. Il aboutit plutôt à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, avant de poursuivre des études de notariat à l’Université d’Ottawa. Il s’intéresse à l’aide humanitaire à l’étranger, en faisant sienne la pensée d’un banquier, John Rockefeller : « La charité est injurieuse à moins qu’elle n’aide le destinataire à s’en affranchir. »

Il a donné de nombreuses conférences sur sa passion. Écoles, clubs de l’âge d’or, associations philanthropiques. Au coeur de son discours : son rêve de créer des insectariums.

L’Insectarium

Au milieu des années 1980, Georges Brossard multiplie les apparitions avec la volonté ferme d’en arriver à créer un lieu permanent pour présenter une collection d’insectes à un vaste public, inspiré par des modèles japonais. En 1987, sa collection est présentée au Zoo de Granby. Il voyage avec Pierre Bourque, le directeur du Jardin botanique.

Le projet d’un insectarium finit par être soutenu par les pouvoirs publics. Sa collection est offerte à la Ville de Montréal. Elle est composée d’environ 150 000 insectes, dont 3000 arachnides et myriapodes. L’ensemble sert de fondement au nouvel établissement où se retrouve désormais un vaste public, à commencer par des enfants.

Les enfants

Il consacre par ailleurs de son temps aux enfants, en particulier à ceux atteints d’autisme ou d’une déficience intellectuelle, ou aux enfants défavorisés par une situation socio-économique difficile. Il ne comprend pas qu’on puisse encore cataloguer « comme pourris, pauvres ou pas productifs » de simples enfants, dès « l’âge de six, sept ou huit ans ».

« Donnons-leur le temps de vivre et, après ça, ils vont se manifester. »

En 2012, pour l’ouverture d’une exposition consacrée aux papillons, Georges Brossard dit : « De tous les animaux qui vivent sur Terre, ce sont certainement les papillons qui exercent la plus grande fascination auprès des humains, mais surtout auprès des enfants. Ils sont beaux et gracieux, mais, hélas, ils sont fragiles ! Et c’est peut-être ce qui explique pourquoi les enfants s’y identifient autant. Pour eux, le papillon est comme une fée qui transporte leurs rêves au loin. »

Une maison-musée

Dans sa maison de Saint-Bruno, il eut un moment un léopard qui se promenait en liberté. Georges Brossard y a créé un musée personnel, une sorte d’immense insectarium privé, 300 000 insectes installés dans huit ou neuf pièces du sous-sol de sa vaste demeure. Cette maison en retrait, située au bord d’un grand lac, il l’a restaurée en s’inspirant des petites maisons des Schtroumpfs et des réalisations de Gaudí à Barcelone.

Georges Brossard aurait, dit-il, souhaité être ministre de l’Environnement. « C’est un ministère où je me serais senti bien motivé et capable de faire ça », avait-il expliqué au Devoir à l’occasion d’un entretien en 2012.

Dans un discours destiné à la jeunesse qu’il avait adapté pour le magazine Entreprendre, il disait : « Il faut avoir le courage de changer les choses, de se prendre en main, de modifier certaines de nos habitudes pour se nettoyer, se dépolluer, se ramasser, se décrotter ! On ne peut plus se fier uniquement aux gouvernements pour corriger la situation. »

Pour quel parti se serait-il engagé ? Tout jeune, il est passionné par Maurice Duplessis. En 1974, il se porte candidat, sans succès, pour le Parti conservateur.

En 1995, Georges Brossard se prononce pour le projet d’indépendance du Québec. À cause du fédéralisme canadien, estime ce grand voyageur, « le devenir international du Québec est paralysé dans son action, muselé à la source, noyé dans une dualité de cultures, taxé au point de vue de la visibilité et mal représenté par les organismes fédéraux mis en place ».

L’entomologiste est mort en avant-midi, le 26 juin, à la maison de soins palliatifs Victor-Gadbois de Saint-Mathieu-de-Beloeil, en Montérégie. Il y avait été admis depuis quelques jours.

Ému par la nouvelle de la disparition de son ami, l’ancien maire de Montréal Pierre Bourque suggère que l’Insectarium porte à l’avenir le nom de Georges Brossard.

Mise à jour (5 juillet 2019)

La veuve de Georges Brossard a annoncé au Devoir que les cendres de son mari avaient été versées dans un nid d’abeilles sauvages qu’elle avait elle-même récupéré l’hiver dernier. Georges Brassard avait apprécié la beauté de cette ruche, désormais abandonnée par les insectes. « Comme nous n’avons jamais rien fait comme tout le monde, j’ai pensé verser ses cendres dans ce nid d’amour. »

Elle signale en outre au Devoir que, ni à sa connaissance ni à celles des sœurs de son défunt mari, celui-ci n’avait hérité de deux millions de dollars de son père. « Ce sont ses oncles surtout qui étaient très riches. Son argent, Georges l’avait fait tout seul, en travaillant très fort. »

Dans un long portrait publié dans le magazine L’actualité le 1er mars 2004, on faisait mention de cet héritage de 2 millions comme ayant donné un coup de pouce supplémentaire à cet aventurier de l’entomologie.