Samuel-De Champlain: les ponts, symboles de pouvoir

Le pont de Québec en construction, photographié en octobre 1915, quatre ans avant son ouverture
Photo: Eugene Michael Finn National Archives of Canada Le pont de Québec en construction, photographié en octobre 1915, quatre ans avant son ouverture

Au terme de quatre ans de travaux, le nouveau pont Samuel-De Champlain sera ouvert à la circulation automobile en direction nord à compter de lundi. Pour souligner l’événement, Le Devoir publie une série d’articles sur cet ouvrage d’infrastructure qui devrait faire partie du paysage montréalais pendant les 125 prochaines années. Dernier texte de la série.

En deux temps, le 24 juin et le 1er juillet, le nouveau pont Samuel-De Champlain s’ouvre à la circulation. Par le fait même, volontairement ou non, la nouvelle structure s’arrime au tableau symbolique des célébrations de deux nationalismes, que soulignent la fête nationale du Québec et la fête du Canada.

Simple hasard ? C’est ce que clame Signature sur le Saint-Laurent, le consortium responsable des travaux. Selon Alexandre Riendeau, président-directeur général du groupe, les dates du 24 juin et du 1er juillet ont été choisies parce que, tout simplement, le calendrier des travaux s’achevait à ces moments.

Les deux rives de l’identité québécoise sont en tout cas d’emblée imbriquées dans l’histoire de la nouvelle structure.

Des symboles

De longue date, les ponts apparaissent comme des symboles du pouvoir. Ils seront parmi les monuments les plus éclatants de l’Empire romain. Il existe encore un pont à la gloire de l’empereur Trajan en Espagne. À Rome, le pont Milvius marque aussi l’expression d’un triomphe politique.

Dans diverses dynasties chinoises, il en va de même.

En 2011, le ministre Denis Lebel avait laissé entendre que le nouveau pont à Montréal pourrait s’appeler Maurice-Richard, en hommage à ce joueur de hockey dont le nom, disait-il, « évoque le travail, l’efficacité ».

Pour d’autres, bien sûr, la figure du Rocket évoquait surtout la lutte contre une injustice nationale dont l’expression s’était cristallisée à l’occasion de l’émeute du Forum. La question du nom à accorder au nouveau pont promettant de susciter trop de remous, on conserva le nom de l’ancien.

À l’occasion du 400e anniversaire du voyage de Jacques Cartier en 1934, le pont du Havre est renommé, avec faste, au nom du marin malouin. Dans l’inquiétude nationale dans laquelle baignent les années 1930, la figure sublimée de Cartier apparaît tel un symbole de grandeur auquel on veut s’attacher.

Au début des années 1960, au moment d’un nouvel élan nationaliste, le pont jeté sur le Saint-Laurent en direction des Cantons-de-l’Est prend le nom de Champlain, autre figure notable de la Nouvelle-France.

À Québec, cet engouement national pour une Nouvelle-France mythifiée conduit à vouloir nommer le nouveau pont suspendu du nom de Frontenac. Les événements d’octobre 1970 font en sorte que le pont prend le nom de Pierre Laporte. Un dessein politique n’en reste pas moins évident.

L’affirmation d’une puissance

En août 1860, lorsqu’on inaugure le pont Victoria, on célèbre à travers l’image de la reine la grandeur de son empire. Les représentants de la Couronne célèbrent, dans la grandeur de l’ouvrage, celle qu’ils s’accordent à eux-mêmes.

Ce nouveau pont, d’abord couvert par des plaques d’acier, est le plus long de tout l’Empire. Pour l’occasion, le photographe William Notman se surpasse. Il fait fabriquer deux luxueux écrins en bois d’érable piqué pour offrir à Sa Majesté.

À Londres, paradoxalement, les ponts n’ont jamais réussi à conserver le nom des monarques, des princes ou des politiques dont on souhaitait les affubler, des noms populaires finissant par s’imposer.

En 1900, lors du lancement des travaux de construction du pont de Québec, le premier ministre du Québec, Simon-Napoléon Parent, explique à son homologue fédéral, sir Wilfrid Laurier, que ce pont « constitue le dernier chemin de notre unité nationale », rien de moins qu’« un ruban d’acier qui unit les deux océans ». Il s’agit, ajoute-t-il, de l’une des « grandes oeuvres de la Confédération ».

C’est accorder beaucoup de crédit à une structure qui s’effondrera deux fois.

Pour l’occasion, Wilfrid Laurier se voit remettre une pelle et une truelle d’argent. Laurier voit dans le pont de Québec « une oeuvre patriotique ». Et ce patriotisme, à son sens, se conjugue forcément avec le capitalisme.

« La vieille capitale est encore le point où doit battre le coeur du Canada ; et il appartient aux capitalistes locaux de ne rien négliger pour coopérer à son avancement. »

En 1948, à Trois-Rivières, muni de ciseaux dorés, Maurice Duplessis s’approche pour couper le traditionnel ruban d’un nouveau pont qui porte son nom. Il est accompagné de Mgr Hormidas Trudel. Le premier ministre affirme que cet ouvrage est « aussi solide que l’Union nationale ».

Le pont Duplessis va s’effondrer en 1951. Le régime de l’Union nationale accuse tout de suite les communistes d’avoir ourdi un complot politique… Ce seront finalement les entrepreneurs négligents qui seront jugés responsables du désastre.

L’idée qu’un pont trouve à incarner un régime politique tient une autre illustration dans la structure qui relie depuis 1997, en enjambant le détroit de Northumberland, l’Île-du-Prince-Édouard au Nouveau-Brunswick. Cet ouvrage, le plus long du genre en eau glacée, est désigné sous le nom de pont de la Confédération.

Un pont entre État et religion

Que, dans des ponts, on trouve matière à l’illustration de sa puissance, cela n’aura pas échappé non plus à l’Église.

En 1917, au moment où la travée centrale du pont de Québec est enfin achevée, un immense drapeau britannique y est hissé. Non pas une, mais trois cérémonies religieuses, en présence du premier ministre Gouin et du cardinal Bégin, marquent le passage officiel des premiers trains.

Sur ce même pont, afin de favoriser la circulation automobile, on entreprend en 1948 des travaux de réfection. Quatre ans plus tard, pour souligner cette réalisation, le pont de Québec reçoit cinq nouvelles bénédictions par Mgr Alphonse Gagnon, puis cinq coupes de rubans, par le premier ministre Maurice Duplessis.

Selon Michel L’Hébreux, auteur du livre Le pont de Québec (Éditions Septentrion), le prélat « rappelle que l’Église se plaît à bénir les ouvrages de l’homme qui sont à leur manière une expression de la gloire de Dieu ». Quant à lui, Duplessis se montre plus que satisfait de la présence du clergé : elle montre bien, dit-il, le caractère religieux du gouvernement et la coopération fructueuse qui se manifeste entre l’Église et l’État.

Cela n’avait d’ailleurs rien de nouveau : le pont de l’Île-d’Orléans, promesse électorale du gouvernement Taschereau, fait lui aussi l’objet d’une attention religieuse particulière. Ce pont devait d’abord rehausser la gloire de Taschereau. Celui-ci l’inaugure lui-même, en juillet 1935, ce qui n’empêche pas son pouvoir de sombrer. À l’île d’Orléans, on trouve encore au moins un pont, jeté sur la rivière Lafleur, où le successeur de Taschereau, le premier ministre Maurice Duplessis, a fait apposer une plaque de métal pour souligner que l’ouvrage a été construit selon sa volonté.

Éclairer au nom de Dieu par l’Église, le pouvoir associé à certains ponts finira par être illuminé aussi grâce à l’électricité. En 1999, par exemple, afin de souligner le nouveau millénaire au nom du Canada, le gouvernement de Jean Chrétien annonce son intention de financer l’illumination du pont de Québec. Plus d’un million de dollars seront consacrés à cette opération. Et pour souligner le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, le gouvernement fédéral décide d’éclairer le pont Jacques-Cartier.

Cette célébration du régime politique de 1867 coïncide avec les fêtes du 375e anniversaire de Montréal. France Chrétien-Desmarais, fille de l’ancien premier ministre canadien Jean Chrétien, va soutenir activement l’idée de cette mise en lumière qui, sur dix ans, coûtera 39,5 millions.

La lumière jetée désormais sur les ponts n’en éclaire que davantage le vieux rapport de pouvoir que ces structures illustrent. L’architecture du nouveau pont Samuel-De Champlain sera elle aussi éclairée, mais au nom de la beauté projetée de sa structure. Ce sont plus de 7500 luminaires au total qui sont installés sous la structure. Ils « montreront différentes couleurs selon la programmation effectuée », a annoncé Signature sur le Saint-Laurent.