Un «nous» qui apprivoise plus facilement sa québécitude

«La québécitude a longtemps été à la fois un amour et une haine de soi. Mais il me semble qu’aujourd’hui, on comprend de plus en plus ce qu’on est», affirme l'artiste Marc Séguin.
Illustration: Francis Léveillé «La québécitude a longtemps été à la fois un amour et une haine de soi. Mais il me semble qu’aujourd’hui, on comprend de plus en plus ce qu’on est», affirme l'artiste Marc Séguin.

La réflexion a été forgée cette semaine dans un échange par courriels, que le plaisir a fait durer, avec l’artiste Marc Séguin sur un thème que l’approche du 24 juin rend soudainement de saison : la québécitude. Ce concept franchement existentiel cherche à définir la difficulté de se définir comme Québécois.

« Je crois qu’en assumant ce qu’on est, c’est plus facile d’exister, dit-il. Autant comme individu que comme société. La québécitude a longtemps été à la fois un amour et une haine de soi. Mais il me semble qu’aujourd’hui, on comprend de plus en plus ce qu’on est. »

Être, oui ! Mais quoi, pourquoi et comment ? La question taraude le Québec depuis plus d’un demi-siècle et les premiers pas du mouvement d’émancipation nationale qui s’est délesté du « Canadien français », abandonné à l’Histoire, pour faire face à la modernité en tant que Québécois.

Longtemps définie par la négative — pas Français, pas Anglais, pas Américain, pas Européen —, par le complexe de ne pas être totalement Nord-Américain, Canadien, Français, Anglais, ou par le folklore du froid, du bois ou de la ceinture fléchée, cette identité s’affirme depuis ce temps, et dans sa langue, avec ses ambivalences et sa fierté qui, parfois, au gré des époques, se transforme en insécurité.

Or cette oscillation semble doucement changer de trajectoire pour nous conduire collectivement ailleurs.

« Les luttes des années 1960, 1970 et 1980 nous ont rendus désormais plus sereins par rapport à notre identité, résume la députée indépendante Catherine Fournier. Aujourd’hui, les jeunes n’ont plus aucun complexe identitaire, contrairement à avant. Nous sommes Québécois et fiers de l’être. Nous parlons français et sommes des ambassadeurs de notre culture, sans avoir peur des menaces extérieures, car nous sommes confiants devant notre identité. »

L’identité, c’est une série de questions, mais pas une seule réponse. Plutôt qu’un seul élément, ce sont des pôles en tension. Nous sommes beaucoup de choses en même temps, et pas toujours les mêmes selon les époques.

 

L’écrivain David Homel le sent lui aussi. « Le stress identitaire, dans les dernières années, est moins présent », dit-il à l’autre bout du fil, en admettant toutefois que certains courants politiques d’extrême droite, ici comme ailleurs, cherchent à le stimuler, histoire de diviser pour mieux régner. Mais malgré cette politique grossière qui cultive la peur, « nous nous définissons de moins en moins par la négation et sommes plus réalistes par rapport à ce que nous sommes, poursuit-il. C’est un indice de santé identitaire ».

Accepter la difficulté de définir notre québécitude apaiserait donc les angoisses identitaires, et ce, probablement en remettant un peu d’ordre dans les « amnésies collectives » et dans les « récits fantasmagoriques » que l’émancipation a fait émerger au cours des dernières décennies, estime Alain Farah, professeur au Département des littératures de langue française, de traduction et de la création de l’Université McGill. « Dans notre récit collectif, nous avons eu longtemps de la difficulté à admettre que nous étions une nation construite par les Anglais, résume-t-il. Et pourtant, il suffit d’aller en Angleterre pour le comprendre. On y est comme à la maison. Ce caractère anglo-saxon est fondamental dans notre identité. »

« Nous avons pendant longtemps aimé nous croire un peuple latin, ajoute David Homel. Mais c’est faux. Nous sommes des Nordiques, un peuple du Nord, qui regarde de plus en plus les autres nations du Nord pour s’en inspirer. »

« Le territoire trace les contours de ce que nous sommes, dit Marc Séguin. Nous sommes des saisons. Nous sommes un climat, à travers lequel nous passons tant bien que mal. »

Et puis, nous sommes bien plus qu’une seule racine ou qu’une seule trajectoire, estime l’avocate May Chiu, ex-candidate du Bloc québécois lors des élections de 2006 dans la région de Montréal. Elle voit dans les débats cherchant à réduire l’identité du Québec à une seule de ses facettes, celle généralement d’une lignée pure que le cliché qualifie de « tricoté serrée », une entreprise forcément vouée à l’échec « puisqu’elle cherche à figer l’identité qui, elle, est forcément quelque chose en mouvement et en constante évolution. C’est dans cette évolution que l’on grandit, que l’on mûrit ou que l’on régresse. Mais on ne peut pas rechercher des certitudes là où il y a des ambiguïtés qui sont le propre des processus dynamiques ».

La richesse des impuretés

« Ce qui va sauver la planète, ce sont les tests d’ADN qui permettent de prendre conscience de la diversité génétique de chaque individu composant une société, dit Alain Farah. Au Québec, ces tests mettent à mal le mythe des 50 000 premiers colons français qui, depuis la Conquête, se seraient reproduits entre eux sur une lignée qui nous conduit jusqu’à aujourd’hui. Nous avons nié notre métissage [entre les individus d’origines multiples qui ont fréquenté le territoire], car nous le considérions comme impur. Or, aujourd’hui, il faudrait un peu mieux l’accepter », sans sombrer toutefois dans la lourdeur du « tous des immigrants », dans l’angélisme de la diversité « métissée serrée » et des « nouveaux catéchismes » qui parfois peuvent se faire entendre sur la question, ajoute-t-il.

Le métissage est une des composantes de la québécitude, mais, paradoxalement, son caractère circonstanciel et forcé n’en fait pas nécessairement le gage d’une ouverture à l’autre, constate Marc Séguin. « Enfants de l’Angleterre et de la France avant tout, nous n’avons jamais colonisé d’autres pays, religions ou peuples, dit-il. Nous ne connaissons pas l’importation des idées d’ailleurs pour notre bien. Et c’est une dimension fondamentale de ce que nous sommes. Il a fallu que l’état du monde bascule pour que l’on s’ouvre à l’immigration et aux autres. C’est menaçant. C’est normal », surtout lorsque la réflexion identitaire qui en découle se prend un peu trop au sérieux.

Ambivalente, la québécitude porte en elle une passion frénétique pour l’humour — le Québec est une rare nation a en avoir fait une industrie —, mais aussi une réticence viscérale à l’autodérision. C’est dommage, dit Alain Farah, « quand on est trop crispé, on se blesse ».

Il admet toutefois que l’on s’approche doucement de cet instant où l’identité va également devenir une façon de rire de soi. « L’identité, c’est une série de questions, mais pas une seule réponse. Plutôt qu’un seul élément, ce sont des pôles en tension. Nous sommes beaucoup de choses en même temps, et pas toujours les mêmes selon les époques. Céline Dion chante : “On ne change pas.” Mais dans les faits, nous sommes toujours en transformation. Et il est temps d’apprendre qu’il n’y a pas mort d’homme lorsqu’on pose la question du “nous” et que l’on n’arrive pas à une seule réponse. »

Huit éléments, parmi des centaines d’autres, qui composent notre québécitude…

« We, the North »

« Notre nation a été surtout construite par les Anglais, dit Alain Farah. Cela influence notre identité, qui est nord-américaine avec un caractère nordique, que nous sommes en train de comprendre un peu plus. »

Fragilités

« Nous sommes un jeune pays, dit Marc Séguin. Ce qui nous forge est encore rouge et chaud et ça donne lieu à plusieurs fragilités. »

Bon enfant

« Nous avons une attitude bon enfant, sommes toujours prompts à la fête, dit Catherine Fournier. L’atmosphère est toujours plus électrisante ici qu’ailleurs lors de spectacles, de matchs sportifs, de festivals. »

Soupe au lait

« Réfléchir sur l’identité est toujours un exercice délicat, car il heurte toujours des susceptibilités, dit Alain Farah. Nous avons de la difficulté à rire de nous-mêmes. C’est le syndrome d’une insécurité. »

Consensuel

« Notre recherche constante du consensus nous distingue, dit Catherine Fournier. Cela peut se traduire par de l’indécision, par la peur de certains débats pour éviter les fameuses chicanes. Mais cela donne aussi une société mesurée, modérée et respectueuse. »

Transgressif

« La rectitude politique, ce n’est pas pour nous, dit David Homel. Comme minorité, nous nous sentons moins responsables ou anxieux face au sort d’autres minorités. Nous vivons mieux loin de ces culpabilités identitaires du Canada anglais ou des États-Unis. Mais il faut rester vigilants, puisque cette rectitude nous menace. »

La survie

« Nous avons été forgés par la survie, en nous regroupant, dit Marc Séguin. Cela a ses revers. Nous n’aimons pas qu’un des nôtres sorte de la masse ou s’en éloigne. Notre système d’État providence déresponsabilise ses individus. On a dû aussi gérer pendant longtemps cette opposition entre ce qu’on était et ce que d’autres souhaitaient que l’on soit. »

Le territoire

« Nous sommes le territoire que nous occupons, dit Marc Séguin. Le projet identitaire qui se dessine en ce moment assume un peu plus l’environnement que l’on a choisi d’habiter. Il ne reste qu’à résoudre le clivage entre la ville et les régions, pas juste dans l’économie, mais aussi dans les idées. Mais ça, c’est un problème universel. »


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