Zones inondables: Pointe-Calumet jalouse le statut de Sainte-Marthe-sur-le-Lac

Quand la digue à Sainte-Marthe-sur-le-Lac a cédé, l’eau a rapidement envahi les rues, noyant les sous-sols des habitations et en chassant leurs occupants.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Quand la digue à Sainte-Marthe-sur-le-Lac a cédé, l’eau a rapidement envahi les rues, noyant les sous-sols des habitations et en chassant leurs occupants.

En octroyant à Sainte-Marthe-sur-le-Lac — et à elle seule — une dérogation permettant la reconstruction en zone inondable, le gouvernement Legault crée une « situation complètement injuste », dénonce la mairesse de Pointe-Calumet. Celle-ci promet de contester le décret de Québec.

« On ne peut pas avoir deux poids deux mesures, a soutenu jeudi au Devoir la mairesse Sonia Fontaine. Avec le statut accordé à Sainte-Marthe, il apparaît complètement injuste et incompréhensible de nous retirer notre statut de zone non inondable. On va continuer notre combat en ce sens. »

Plus tôt dans la journée, la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) avait dévoilé la nouvelle cartographie harmonisée des zones inondables de ses 82 municipalités.

Au terme de cet exercice mené par un comité d’experts, deux municipalités voient une portion importante de leur territoire désormais colorié en rouge bordeaux — couleur indiquant un risque de submersion de plus de deux mètres : Sainte-Marthe et Pointe-Calumet. Toutes deux ont été lourdement touchées par les inondations du printemps.

C’est là la principale différence entre les nouvelles cartes et les anciennes, ont précisé les experts de la CMM. Et elle s’explique par la décision de ne plus considérer la présence de digues : elles sont maintenant « transparentes » et ne camouflent plus le fait que les zones qu’elles protègent sont à risque.

Ces cartes doivent être approuvées par le ministère des Affaires municipales avant d’entrer en vigueur. Québec a 60 jours pour les réviser.

N’empêche que pour la mairesse Fontaine, elles accentuent dès maintenant la mauvaise réception du moratoire annoncé lundi par le gouvernement. Il cible un total de 813 municipalités et vise notamment à renforcer partout l’interdiction de construire dans les zones d’inondations 0-20 ans.

Concrètement, Québec veut empêcher la reconstruction des résidences les plus endommagées par les inondations de 2017 et de 2019… mais cela, à l’exception notable de celles de Sainte-Marthe-sur-le-Lac, voisine de Pointe-Calumet autour du lac des Deux-Montagnes.

Sonia Fontaine comprend mal en quoi la digue végétale de Sainte-Marthe, qui a cédé et forcé l’évacuation de quelque 6000 personnes ce printemps, devrait être considérée différemment et avantageusement que celle en béton qui protège Pointe-Calumet.

En point de presse lundi, la ministre Andrée Laforest (Affaires municipales) avait expliqué que « le cas de Sainte-Marthe, c’est un bris de digue. Au départ, c’est un cas exceptionnel. Si la digue n’avait pas cédé, on ne serait pas rendus là pour Sainte-Marthe. » Le cabinet du ministre de l’Environnement a réitéré jeudi qu’il ne s’agit pas de permettre de « nouvelles constructions », mais bien d’autoriser la reconstruction.

Le moratoire restera en vigueur jusqu’à l’instauration d’un nouveau cadre normatif sur l’aménagement du territoire en zone inondable, attendu d’ici la fin de l’année.

Faux sentiment

Géographe spécialisée dans la gestion des cours d’eau, Pascale Biron (Université Concordia) rappelle que plusieurs pays appliquent le principe de la CMM de ne pas considérer les structures de protection quand vient le temps d’établir si un territoire est à risque d’inondation. Le ministère de l’Environnement fait de même depuis 2015 au Québec.

« L’idée, c’est qu’on estime que ce n’est pas 100 % fiable, dit celle qui a participé aux travaux de la CMM. Ça peut empêcher une inondation, mais ça donne aussi un faux sentiment de sécurité. Et si une digue cède, comme à Sainte-Marthe, la montée des eaux est soudaine : les autorités doivent être conscientes du danger et se préparer en conséquence. »

D’où le message rouge bordeaux envoyé par la CMM. Mais cela dit, rien n’empêche de considérer dans une deuxième étape la valeur des ouvrages de protection, relève Cédric Marceau, chef du Bureau de projet de gestion des risques d’inondation de la CMM. « Le niveau de risque [final] va être assujetti à la qualité de la digue qui sera installée », explique-t-il. Mais on parlerait ici « d’un ouvrage majeur » qui n’existe plus à Sainte-Marthe, a ajouté M. Marceau. Le gouvernement s’est par contre engagé à reconstruire la digue.

Changer d’approche

Mme Biron estime que les experts de la CMM « ont fait un travail très rigoureux d’un point de vue scientifique ». Un exemple : là où les cartes du gouvernement ont « des pixels aux 50 mètres, nous, c’est au centimètre », a illustré M. Marceau.

Sur ces cartes, il est possible de visualiser le risque d’inondation pour chaque rue, de même que l’ampleur hypothétique de celle-ci. C’est la première fois que la CMM utilise une méthodologie harmonisée pour l’ensemble des municipalités.

Une autre étape suivra. La CMM remettra en effet cet automne au gouvernement un rapport « suggérant de nouvelles façons de faire en zones inondables ». « Il faut ajuster et qualifier le risque, et non plus de parler de zones 0-2 ans, 0-20 ans, 0-100 ans, [des concepts] qui sont difficiles à comprendre pour le citoyen », soutient M. Marceau.

Pascale Biron approuve la démarche. « Le commun des mortels qui est dans une zone 100 ans va penser qu’il a 99 ans de paix devant lui après une inondation. Ce n’est pas ça. » Dans un document destiné aux citoyens, la CMM rappelle par exemple que pour une résidence située dans une zone 0-20 ans, il y a 72 % de chance d’avoir au moins une inondation sur une période de 25 ans — soit la durée d’une hypothèque.

3 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 21 juin 2019 02 h 56

    Bon,

    ça commence. Je suis presque sûr que d'ici 10/15 ans, au gré des pouvoirs, tout un et chacun aura son statut particulier, sa petite exception et la situation des constructions en zone inondables n'aura pas changé d'un poil ou si peu.... et le cirque des braillages après tragédies ou catastrophes va recommencer.

  • Gilles Théberge - Abonné 21 juin 2019 07 h 36

    On peut penser qu’il serait trop coûteux de déménager tout le monde qui doit l’être. C’est là que mènerait le laxisme d’aujourd’hui additionné au laxisme d’hier.

    Où voulez-vous que l’eau aille ? Elle ne fait que suivre son cours naturel !

  • Bernard LEIFFET - Abonné 21 juin 2019 15 h 52

    Arrêtons de tergiverser! Une zone est inondable ou non!

    Au 21e siècle, celui de l'intelligence artificielle, il y a de quoi s'interroger sur les capacités intellectuelles de nos dirigeants. Comme les décisions doivent être prises par ces derniers, il faudrait balayer toutes les attentes politiques des élus municipaux et des citoyens qui « pataugent » entre la cour des miracles et le bon sens dicté par la réalité. Ce qui ne veut dire qu'il faut être impitoyable et ignorer la vraie détresse des personnes les plus faibles. Cependant, dans les cas majeurs où les risques d'inondation sont présents (existence à proximité d'une digue) il faut être raisonnable, d'autant plus que le niveau de l'eau des mers, des fleuves, des rivières et des ruisseaux risque d'être perturbé sans préavis!
    Doit-on investir et emprunter à gogo pour être propriétaire d'une maison près d'un cours d'eau? Il faut être lucide et prendre les bonnes décisions, dont celle de ne pas vouloir épater la galerie en prenant le risque que l'on connaît! Il y a déjà assez de phénomènes dangereux comme les tournades qui font des ravages un peu partout, là aussi sans avertissement! Bref, on ne plaisante pas avec les conditions météos et il vaut mieux prévenir que d'avoir à affronter l'inimaginable!
    Il est vrai que d'avoir vu autrefois des maisons détruites sous les bombardements pendant la Deuxième guerre mondiale permet de comprendre la détresse de leurs habitants, bien plus grande que celle des autres évoquées ci-dessus...