Un comité expert doit examiner si la déportation des Acadiens était un génocide

Une croix érigée à Grand-Pré, en Nouvelle-Écosse, en souvenir des Acadiens victimes de la déportation de 1755
Photo: Société du Monument-Lefebvre Une croix érigée à Grand-Pré, en Nouvelle-Écosse, en souvenir des Acadiens victimes de la déportation de 1755

Il est largement admis que la déportation de plus de 10 000 Acadiens des Maritimes à la fin des années 1700 était un crime contre l’humanité, même au regard des normes contemporaines.

Mais cet événement traumatisant des débuts de l’histoire du Canada pourrait-il être considéré comme un génocide ?

La Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), qui défend les droits de plus de 250 000 francophones et Acadiens de la province, a relancé ce débat épineux lors de son assemblée générale annuelle la fin de semaine dernière.

Le groupe à but non lucratif a décidé de nommer un comité d’experts comprenant des historiens, des sociologues et des juristes, afin de déterminer si la tentative dirigée par les Britanniques de débarrasser la région des Acadiens de 1755 à 1763 était en réalité un génocide.

« C’est un débat qui fait rage dans les cercles acadiens depuis des années et des années », a affirmé Éric Dow, porte-parole du groupe. « Il n’y a pas encore eu de consensus. »

Toutefois, un éminent chercheur en la matière a fait valoir que les preuves manquent à l’appui de la description des déportations comme étant un génocide.

« Il y a une sorte de concurrence pour voir laquelle des atrocités est la pire », a soutenu John Mack Faragher, professeur émérite à l’Université Yale de New Haven, dans le Connecticut. « La politique contemporaine est intimement liée à cela. »

Après avoir établi leurs colonies de peuplement en Nouvelle-Écosse dès 1604, les Acadiens ont en grande partie évité les conflits avec l’armée britannique jusqu’en 1755, année où le gouverneur Charles Lawrence n’a pas réussi à convaincre une délégation d’Acadiens de prêter un serment d’allégeance à la Couronne.

Le 28 juillet 1755, le Conseil de la Nouvelle-Écosse décréta d’expulser les Acadiens des établissements qui abritaient jusqu’à 20 000 personnes.

Des hommes, des femmes et des enfants ont été forcés de quitter leurs maisons et leurs terres qu’ils exploitaient depuis un siècle. Leurs maisons ont été incendiées et leurs terres données à des colons fidèles à la Grande-Bretagne, pour la plupart des immigrants de la Nouvelle-Angleterre.

Au moins 5000 Acadiens sont morts de maladie, de faim ou dans des naufrages.

La majorité des déportés se sont retrouvés en Europe, dans les États de la Nouvelle-Angleterre et, éventuellement, en Louisiane, où leurs descendants ont été surnommés Cajuns.

M. Dow a déclaré que les déportations constituaient une pierre angulaire de l’histoire acadienne.

« Cela fait partie de notre histoire fondamentale en tant que peuple. C’était un événement incroyablement traumatisant, dont les effets ont été ressentis pendant au moins 100 ans après la déportation », a-t-il fait valoir.

Plus tôt ce mois-ci, l’enquête fédérale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a publié un rapport de 1200 pages selon lequel la violence systémique à l’encontre des femmes des Premières Nations, métisses et inuites constituait une forme de génocide.

À la question de savoir si les conclusions de la commission avaient inspiré la création du comité acadien, M. Dow a affirmé : « Lorsqu’il est question d’enjeux délicats comme le génocide, chaque situation doit être examinée dans son propre contexte. »

M. Faragher a dit croire que les Acadiens étaient victimes d’un crime contre l’humanité, tel que défini par les conventions internationales établies après la Seconde Guerre mondiale.

« Il ne fait aucun doute qu’une atrocité morale a été commise », a-t-il déclaré en entrevue. « C’est une histoire très compliquée. La tentative d’essayer de la réduire à une simple binaire morale — sur le fait qu’il s’agisse d’un génocide ou non — passe à côté de l’essentiel. »

Certes, il y a eu des incidents violents et des campagnes contre les Acadiens qui pourraient être considérés comme de nature génocidaire, a-t-il affirmé.

« [Mais] si vous voulez parler de catégories, alors vous devez être précis », a-t-il expliqué.

Bien que certains officiers britanniques aient déclaré vouloir tuer tous les Acadiens, l’objectif global du programme de déportation hautement organisé était de déplacer la population ailleurs pour faire de la place pour des immigrants de la Nouvelle-Angleterre, a fait valoir M. Faragher.

Ces expulsions représentent un nettoyage ethnique, pas un génocide, a-t-il dit croire.

« L’intention du renvoi acadien n’était pas d’exterminer », a-t-il soutenu. « Est-ce que cela a eu pour conséquence de tuer des milliers de personnes ? Oui. Mais pour porter une accusation de génocide… vous devez être capable de démontrer l’intention. »

M. Faragher a souligné qu’il y avait une longue lutte entre les historiens anglophones, qui cherchaient à minimiser la déportation comme un acte de guerre, et les historiens francophones, qui s’offusquaient de ce qu’ils considéraient comme une forme d’oppression ethnique.

Dans son livre de 2005, A Great and Noble Scheme, M. Faragher affirme que les déportations massives ont été en grande partie organisées par le gouverneur du Massachusetts, William Shirley, dont le projet était d’étendre son emprise vers le nord.

« L’instigation, l’impulsion est venue de Boston », a-t-il déclaré, soulignant que des membres de la milice du Massachusetts avaient aidé à rassembler des Acadiens sous la direction d’officiers britanniques.

« Ce sont les Yankees qui ont tout fait. »