Santé mentale: à l’écoute de la jeunesse musulmane

Ghada El-Sadek et Rufaida Mohammed, respectivement coordonnatrice en marketing et communication et chef de l’équipede soutien téléphonique à Naseeha
Photo: Sarah Boumedda Le Devoir Ghada El-Sadek et Rufaida Mohammed, respectivement coordonnatrice en marketing et communication et chef de l’équipede soutien téléphonique à Naseeha

Dépression, anxiété, troubles de dépendance : les troubles de santé mentale se font de plus en plus nombreux chez les jeunes Canadiens, et le dialogue autour du sujet reste plutôt épineux. Or, les tabous persistent encore plus chez certaines communautés, où le dialogue sur la santé mentale se fait difficilement. Dans la région métropolitaine de Toronto, Naseeha semble être l’une des portes vers ce dialogue pour les communautés musulmanes en Amérique du Nord.
 

À la fois organisme à but non lucratif, ligne téléphonique d’assistance et programme d’éducation et de sensibilisation, Naseeha a pour but de rendre accessibles les services en santé mentale au sein de communautés immigrantes de confession musulmane — où certains obstacles nuisent encore à la tolérance envers les personnes atteintes de troubles mentaux — tout en s’inscrivant dans la tradition de la foi de l’islam. D’ailleurs, le nom choisi, Naseeha, n’est pas anodin : en langue arabe, il signifie « conseil ».
 

« On tente de se mettre en première ligne, explique Ismail Shaikh, travailleur social et membre de l’équipe de sensibilisation de Naseeha. On répond aux questions, aux inquiétudes, on éduque les gens […] ; on veut briser les tabous autour de la santé mentale. »

Une demande grandissante

Pour ce faire, Naseeha offre une multitude d’options  : d’abord, une ligne téléphonique, établie lors de la fondation de l’organisme en 2006, disponible sept jours sur sept en soirée, où des professionnels de la santé et des travailleurs sociaux bénévoles répondent à des appels anonymes de jeunes.

Naseeha offre aussi des ateliers en santé mentale à travers les institutions religieuses de la région de Toronto, les hôpitaux du réseau du CAHM (Centre de toxicomanie et de santé mentale ; en anglais  :Centre for Addiction and Mental Health) et les écoles publiques du Toronto Board of Education (principale commission scolaire de la capitale ontarienne). Ces ateliers ont pour but principal de déconstruire les tabous relatifs à la santé mentale, souvent très présents au sein des communautés immigrantes musulmanes.

Nos jeunes sont tourmentés. Ils luttent constamment. Leur santé mentale est intimement liée à ce qu’ils voient, à ce qu’ils entendent. On se doit de leur redonner de l’espoir, mais aussi une occasion d’exprimer leurs peurs.

La demande au sein de la communauté ne fait qu’augmenter, remarque Rufaida Mohammed, chef de l’équipe de soutien téléphonique. « La santé mentale, de nos jours, est de plus en plus mainstream. Avec tout ça, nous avons enregistré une hausse de nos appels téléphoniques et dans la demande d’ateliers.  »

Les tabous, eux, persistent pour plusieurs raisons. Selon Ismail Shaikh, l’absence de dialogue sur ce sujet contribue à sa stigmatisation — d’où l’importance de la sensibilisation.

« Il y a beaucoup de honte autour de ce sujet, précise-t-il. Pas juste ça, mais dans ces communautés, il n’y a souvent pas de travail de traduction qui se fait pour les termes de santé mentale, comme l’anxiété, la dépression. Ça a l’air de quoi, en arabe ? Qu’est-ce que ça veut dire en ourdou ? Comment est-ce qu’on traduit le tout ? Une grande partie du travail qu’on fait vise à éclaircir tout ça, à défaire ces tabous.  »

Tabous colonialistes

L’origine de ce silence n’est pourtant pas si lointaine. Selon Salam El-Majzoub, résidente en psychiatrie à l’Université McGill et professionnelle de la santé de confession musulmane, les tabous qui existent aujourd’hui au sein des communautés musulmanes n’ont pas toujours existé.

« Il faut comprendre l’influence que l’islam a eue sur la psychiatrie, la psychologie, et ainsi faire la différence avec la façon dont ces choses sont perçues aujourd’hui au sein de nos communautés, insiste-t-elle. Il y a une grande différence entre ces deux perceptions.  »

L’influence dont parle El-Majzoub, c’est celle des savants du Moyen-Orient ayant vécu durant l’Âge d’or islamique, qui s’étend du VIIIe au XIIIe siècle. « Plusieurs avancées en médecine ont été faites à cette époque, et sur tous les plans de la médecine, explique-t-elle. Ces avancées étaient motivées par une hadith [parole rapportée du prophète Mohamed] qui affirme que, si Dieu a apporté des maladies, Il a aussi apporté des remèdes. »

L’histoire en témoigne : les premiers hôpitaux du monde arabo-musulman de l’époque, nommés bimaristans, étaient dotés d’ailes spécifiquement réservées aux patients atteints de troubles mentaux. Au XIe siècle, Avicenne (ou Ibn Sina, en arabe) avait rédigé plusieurs ouvrages basés sur ses recherches et découvertes en psychologie.

Bien qu’historiquement le monde musulman fût pionnier dans le domaine de la santé mentale, les choses ont changé avec l’arrivée des colonisateurs européens. « À mesure que ces idées innovatrices déclinaient, celles venues de l’Europe ont pris de l’ampleur, ajoute El-Majzoub. C’est à partir de là que la maladie mentale a été associée à un manque de foi, à la sorcellerie, aux djinns [démons]… »

Un contexte éprouvant

Les conséquences de cet impérialisme idéologique se font toujours sentir de nos jours. S’ajoute à ce bagage historique un autre fardeau : celui de l’islamophobie, qui a pris une ampleur inquiétante au cours des 10 à 20 dernières années.

Pour Ismail Shaikh, l’attentat du 11 septembre 2001 marque un sombre tournant pour les musulmans d’Amérique du Nord. D’ailleurs, bien que Naseeha ait ses bureaux à Mississauga, en banlieue de Toronto, l’organisme reçoit des appels de partout, dont 45 % en provenance des États-Unis, où les tensions sont particulièrement fortes, selon le travailleur social.

« Après le 11-Septembre, nous n’avions d’autre choix que de nous pencher sur la santé mentale, surtout compte tenu du climat politique dans lequel on vit présentement, précise-t-il.

Il existe désormais plusieurs pressions sociales sur la communauté musulmane. Il y a de la discrimination, de l’islamophobie, des discours prononcés par des gens à l’extérieur de nos communautés auxquels nos jeunes sont exposés, et ça cause beaucoup de conflits. Pas seulement en eux, mais aussi avec leur famille, leurs parents… »

La jeunesse est une cible fragile à ces pressions sociales, réitère Rufaida Mohammed. « Nos jeunes sont tourmentés. Ils luttent constamment. Leur santé mentale est intimement liée à ce qu’ils voient, à ce qu’ils entendent. On se doit de leur redonner de l’espoir, mais aussi une occasion d’exprimer leurs peurs. »

En français, s’il vous plaît ?

Même si la portée de Naseeha est impressionnante, son impact au Québec pourrait être plus important : ce ne sont pas tous ses intervenants qui parlent français et il n’a encore jamais collaboré avec des organismes québécois — bien que son équipe soit ouverte à l’idée d’un éventuel partenariat. « On aimerait bien ajouter plusieurs langues, dont le français, à nos services, à mesure que la demande augmente », annonce Ghada El-Sadek, coordonnatrice en marketing et communications à Naseeha. Elle ajoute que, présentement, la priorité se dessine autour de l’accessibilité par clavardage et pas messages textes. « Nos valeurs sont islamiques, mais nos services sont offerts à tous, ajoute-t-elle. On reconnaît que l’accès à la santé mentale est difficile, et les minorités visibles et les autres communautés marginalisées ont plus de difficulté à accéder à ces services. Quiconque peut utiliser notre ligne téléphonique ; nous sommes prêts à fournir l’aide nécessaire. »

Naseeha en chiffres

71 % des appels sont faits par des filles, le reste par des garçons. 45 % des appels proviennent des États-Unis ; 41 % du Canada ; 14 % de l’extérieur de l’Amérique du Nord. Le bien-être spirituel et psychologique (y compris la santé mentale) est le sujet de 46 % des appels reçus ; les relations interpersonnelles, 37 %des appels ; et les pressions sociales (y compris les préjugés islamophobes), 9 % des appels. Bien que la majorité des jeunes ne disent pas leur âge aux intervenants (39 %), parmi les autres appels, un grand nombre sont faits par de jeunes adultes : 21 % sont âgés de 18 à 22 ans, 15 %, de 23 à 30 ans et 18 %, de plus de 30 ans. La durée moyenne d’un appel est de 24 minutes.