Petite-Rivière-Saint-François: perdre son âme ou mourir

Les camions ont commencé à s’activer à Petite-Rivière-Saint-François pour la construction du Club Med.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les camions ont commencé à s’activer à Petite-Rivière-Saint-François pour la construction du Club Med.

Face au mégaprojet de Club Med dont on lance officiellement les travaux cette semaine, Petite-Rivière-Saint-François doit vivre avec deux angoisses contradictoires : celle de perdre sa tranquillité et celle de tout simplement mourir.

« Je dirais que, dans Charlevoix, c’est peut-être le village le plus isolé », note Serge Gauthier, le président de la société d’histoire de la région. Campés sur une mince langue de terre entre le fleuve et la base de la montagne, Petite-Rivière et ses quelque 800 habitants sont reliés au reste du monde par une seule route.

Pour s’y rendre, il faut descendre l’une des côtes les plus abruptes de Charlevoix. C’est en bonne partie ici que Bernard Émond a tourné l’un de ses films les plus empreints de silence (La Neuvaine) et que Gabrielle Roy avait acquis un chalet pour pouvoir écrire en paix.

Mais c’est également ici que Club Med a choisi d’implanter son premier complexe au Canada. Dans un cul-de-sac au bout de la grande pointe du village.

En attendant l’ouverture, prévue pour décembre 2020, le p.-d.g. de l’entreprise franco-chinoise, Henri Giscard D’Estaing, viendra en personne lancer officiellement le chantier de construction ce vendredi.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le maire Gérald Maltais défend le projet.

Pour le maire de Petite-Rivière, Gérald Maltais, « c’est un moment important ». Le politicien montre au loin les immenses grues qui s’activent dans le paysage. Une fois fini, l’hôtel Club Med Québec Charlevoix comptera 302 chambres réparties dans trois pavillons et sur 8 étages. Le groupe espère attirer 50 000 touristes par an.

Le maire défend le projet depuis le début. « Il faut aller de l’avant, créer de l’effervescence à Petite-Rivière, de l’achalandage », dit-il, en soulignant que la population du village vieillit. « Si on n’a pas le Massif et le Club Med, on va attirer les gens comment ? Avec les paysages ? »

Malgré tout, pour l’instant, le développement du centre de ski et l’arrivée annoncée du Club Med n’ont attiré au village aucun commerce. « Ça ne cognepas aux portes présentement », concède le maire. Est-ce que la venue du Club Med va favoriser un essor commercial au village ? « On espère que oui, dit Gérald Maltais, mais je n’en suis pas convaincu. »

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Ce projet pourrait annoncer une reprise de l’économie locale, comme en fait foi la réouverture du dépanneur

Le dépanneur sauveur

La fermeture du seul dépanneur du village il y a deux ans a privé la communauté de son unique commerce. Depuis, l’achat de la moindre pinte de lait nécessite un voyage en haut de la côte en voiture, vers Saint-Tite-des-Caps ou Baie-Saint-Paul, à 20 minutes de route.

Or le vent a tourné il y a quelques jours quand un nouveau dépanneur a ouvert au même endroit que l’ancien, avec en prime une pompe à essence. Toutefois, la municipalité a dû promettre 20 000 $ en subvention, juste pour cette année, afin que le projet se réalise. La MRC, elle, a consenti 87 000 $.

« On est vus comme des sauveurs », explique la nouvelle propriétaire, Lison Harrisson, qui n’est pas du coin. L’arrivée du Club Med a-t-elle joué dans sa décision ? Pas vraiment, explique la dame qui réside près de Québec. Elle souligne toutefois que les travailleurs du chantier comptent parmi ses clients. « On a la flotte de camions aussi qui viennent prendre de l’essence. »

Au bout du village, Simon Simard trouve pour sa part que le passage des camions est plutôt agaçant. Propriétaire d’une maison dans le bas de la côte, il se plaint du bruit. « C’est comme ça depuis l’installation des grues l’année passée. »

Moins loquace, l’un de ses voisins n’a pas voulu donner d’entrevue. « Le Club Med, c’est pas pour moi », a-t-il simplement lancé entre deux couches de peinture sur sa galerie.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des citoyens comme François Lessard se préoccupent de la destruction de l’environnement.

Quand le projet a débuté, vers 2005, bien avant que Club Med n’entre en scène, le promoteur québécois du projet, Daniel Gauthier, disait vouloir réinventer le tourisme et construire un « anti-resort ». Faisant face à un taux de chômage élevé, la région avait été séduite par la promesse de 600 emplois permanents.

Mais la réalité a changé depuis. « Il y a une grosse, grosse pénurie de main-d’oeuvre », dit Julie Brassard du Mouvement Action-Chômage. « Des gens sans emploi, on n’en voit plus. »

Quels seront donc les bénéfices de ce projet pour la région ? « Le Club Med, avec son immense réseau international, va contribuer à nous faire connaître », plaide le patron de Tourisme Charlevoix, Jacques Lévesque. « Ça va créer de l’achalandage sur le territoire. »

Or pour François Lessard, l’un des rares opposants affichés au projet dans la région, l’alliance avec Club Med est surtout une opération de sauvetage financier. « Il fallait sauver les investissements », dit-il. Les gouvernements ont investi 140 millions de dollars en dix ans avant que l’entente avec Club Med permette au projet de décoller.

M. Lessard est préoccupé par le développement immobilier autour du village et du centre de ski. « À l’ouest de la grande côte, des chalets de luxe ont poussé jusqu’à très haut dans le roc. On fait des développements sur de grandes superficies, avec beaucoup de rues, on enlève de la végétation, la grande éponge naturelle dans des versants abrupts. Ça vient affecter l’hydrologie, ça crée de l’érosion, ce qui est arrivé avec la tempête Irène en 2011. » Le gouvernement a alors dû débourser 750 000 $ pour réparer les dégâts sur la route. « Ça va arriver encore », dit M. Lessard.

Mais pour l’heure, il fait beau, le soleil brille. Du haut de la montagne, la vue est spectaculaire : le fleuve, les montagnes immenses, un petit village tapi entre les deux et, au loin, des pistes de ski et deux grandes grues.

Un «tout-inclus» nouveau genre

Charlevoix aura sa part des revenus touristiques découlant de la venue de Club Med dans la région, mais Québec aura aussi sa part puisque les vacanciers se promèneront un peu partout, promet le patron du groupe pour l’Amérique du Nord, Xavier Mufraggi.

Les « tout-inclus » ne sont plus ce qu’ils étaient, explique M. Mufraggi. 

« On constate que nos clients ne veulent plus juste rester sur le bord de la piscine ou faire du ski. Ils veulent découvrir la spécificité des régions dans lesquelles ils se déplacent », dit-il.

« C’est même la raison principale pour laquelle on avait choisi ce site extraordinaire de Québec et [de] Charlevoix. »

Dans les autres Club Med, 75 % des clients font au moins une excursion à l’extérieur du complexe hôtelier, et 50 % en font deux, souligne-t-il, en mentionnant que les touristes se promèneront tout particulièrement l’été, quand il n’y a pas de ski à faire. Pour visiter quoi ? Il mentionne Baie-Saint-Paul, Tadoussac, la possibilité de manger à l’extérieur du Club Med, mais insiste aussi sur les attraits de la capitale.

« Dès qu’ils vont réserver avec nous, on va leur offrir une palette d’immersions. […] Par exemple, […] on aura peut-être une dizaine de manières de découvrir la ville de Québec : est-ce que ce sera avec un sommelier ? En courant avec un sportif ? Une chasse au trésor pour les jeunes avec un artiste ? »

M. Muffragi prévoit en outre attirer de nouvelles liaisons aériennes à l’aéroport Jean-Lesage en provenance de villes « américaines, asiatiques, brésiliennes », notamment. « Ça va faire venir non seulement des clients du Club Med, mais des clients qui ne seraient pas venus sans ces liaisons. »

Pour son partenaire du Groupe Le Massif, Daniel Gauthier, la construction du Club Med est l’aboutissement d’une longue démarche entamée il y a près de 15 ans. 

« Ça a l’air que j’ai beaucoup de persévérance et de résilience », dit-il en riant. Le promoteur se défend par ailleurs de livrer un concept aux antipodes de ce qu’il avait promis à l’origine. 

« On est dans la même ligne que ce qu’on avait comme vision », dit-il. Quand il affirmait vouloir faire un « anti-resort », il ne parlait pas contre les Club Med, prétend-il, mais voulait plutôt dire que ce ne serait pas un projet « fermé sur lui-même ».

Et ce n’est pas fini, promet-il. En incluant l’hôtel du Club Med et les chalets déjà construits, le projet va comprendre l’équivalent de 400 chambres, mais le nombre de lits pourrait éventuellement tripler sur la montagne, allant jusqu’à 1400. 

« La fondation du développement immobilier, c’est d’avoir un joueur majeur comme Club Med », explique Daniel Gauthier. « Tout le monde va en profiter. »