Les leçons de l’Histoire

Des soldats américains se lançant tant bien que mal à l'assaut d'Omaha Beach, surnommée «Bloody Omaha». Ce fut la plage la plus meurtrière du débarquement, avec plus de 1000 morts.
Photo: National Archief Des soldats américains se lançant tant bien que mal à l'assaut d'Omaha Beach, surnommée «Bloody Omaha». Ce fut la plage la plus meurtrière du débarquement, avec plus de 1000 morts.

Pas moins de 75 ans plus tard, le débarquement en Normandie continue de fasciner, malgré la disparition de la plupart des témoins de cette opération militaire et humaine. Mais si plusieurs insistent sur l’importance d’entretenir le souvenir de l’événement, qui a engendré son lot de souffrances, il n’en serait pas moins essentiel de se rappeler d’autres batailles encore plus déterminantes pour l’issue de la plus grande boucherie de l’histoire.

« L’invasion du continent est commencée. La grande nouvelle attendue depuis si longtemps est venue de bonne heure ce matin », peut-on lire en une de l’édition du 6 juin 1944 du Devoir, un quotidien qui est alors publié en fin de journée. Dans ce cas-ci, moins de 12 heures après les premiers débarquements sur les plages françaises.

Le titre met d’ailleurs en lumière le rôle d’« avant-garde » des parachutistes, largués dans un chaos certain durant la nuit précédent l’assaut sur les côtes normandes afin de s’emparer de certains ponts, mais aussi de détruire des canons qui menacent directement les plages ou doivent s’élancer pas moins de 130 000 soldats américains, britanniques, canadiens et français. De ces soldats qui arrivent par la mer dès l’aube, dont les 14 000 Canadiens, la quasi-totalité subit son baptême du feu.

Photo: Wikipedia La décision d'organiser un débarquement britanno-américain a été prise lors d'un sommet réunissant le premier ministre canadien William Lyon MacKenzie King, le président américain Franklin Delano Roosevelt et le premier ministre anglais Winston Churchill.

Si le journaliste du Devoir écrit alors que « tout s’est déroulé jusqu’ici conformément aux plans établis », la réalité est quelque peu différente. Certes, les pertes ont été moindres que prévu, avec un total de 10 000 hommes (soit autant que les Allemands), dont 4400 morts. Mais l’avancée est en deçà des objectifs et, dans certaines zones, l’opération a été particulièrement meurtrière. C’est le cas sur la plage américaine d’Omaha Beach, surnommée « Bloody Omaha », et mise en scène en ouverture du film Saving Private Ryan.

Globalement, les forces armées qui s’attaquaient au « mur de l’Atlantique » — fortifications, bunkers, canons et obstacles divers — dressé par l’armée allemande ont su tirer le meilleur d’une situation « qui comportait beaucoup d’éléments de risques », souligne le lieutenant-colonel à la retraite des Forces armées canadiennes, Rémi Landry.

« Un débarquement est l’opération militaire la plus difficile, parce que vous n’avez pas d’appui au sol. On veut mettre le pied à terre, établir une tête de pont et élargir cette tête de pont, de façon à acheminer le matériel nécessaire pour poursuivre l’avancée. L’armée a besoin de renforts, de vivres, de véhicules, etc. C’était très risqué et on ne pouvait pas se permettre de manquer notre coup », explique-t-il.

 
Photo: Associated Press Des soldats américains aident leurs camarades à atteindre la plage américaine au nom de code Utah, où les combats ont été particulièrement rudes le matin du 6 juin.

Il n’en reste pas moins que certains éléments ont joué en faveur des Alliés, rappelle M. Landry. Adolf Hitler, convaincu que le véritable assaut aurait lieu dans le Pas-de-Calais et déconnecté de la réalité militaire désastreuse de ses armées engagées sur plusieurs fronts, dort au moment où débute le débarquement. Et comme il s’arroge le pouvoir de prendre toutes les grandes décisions militaires, aucun renfort n’est envoyé vers les côtes normandes.

Qui plus est, le commandant de l’armée allemande en France, le redoutable tacticien Erwin Rommel, est en vacances en Allemagne pour l’anniversaire de sa femme. Sans oublier que la Wehrmacht de 1944 n’est plus celle qui a déferlé sur la France en 1940. Les soldats y sont habituellement plus âgés, souffrent souvent de problèmes divers et manquent cruellement d’avions, de blindés et de renforts. Et Berlin peut à peine remplacer 10 % des pertes.

 

Consultez les éditions du «Devoir» des 7 et 8 juin 1944

Le front oublié

Professeur titulaire au département d’histoire de l’Université de Montréal, Michael J. Carley reconnaît que le débarquement a certes joué un rôle important en ouvrant un « second front » alors réclamé par l’URSS de Joseph Staline. Mais il n’en est pas moins formel : la victoire des Alliés contre le régime hitlérien ne s’est pas jouée en France à partir du 6 juin 1944.

« Le Front de l’Est a été le plus important de la guerre et c’est l’Armée rouge qui a porté les coups les plus durs à l’armée allemande. Il n’y a aucun doute à ce sujet », affirme-t-il. Selon lui, le « jour J » survient à un moment où l’armée allemande est « grandement affaiblie » par les Soviétiques, « ce qui a rendu le débarquement en Normandie beaucoup plus facile ».

Le Front de l’Est a été le plus important de la guerre et c’est l’Armée rouge qui a porté les coups les plus durs à l’armée allemande

M. Carley rappelle ainsi que « le point tournant » de la Seconde Guerre mondiale serait survenu plusieurs mois avant l’assaut en Normandie. Plusieurs historiens le situent en effet à la bataille de Stalingrad, au cours de laquelle l’armée allemande perdit plus de 400 000 soldats, dont plus de 200 000 tués.

À partir de ce moment, la Wehrmacht a été forcée de reculer sans arrêt sur le front de l’Est, malgré les centaines de milliers de soldats lancés dans la furie des combats. Qui plus est, deux semaines après le débarquement en France, les Russes lançaient 2,3 millions de leurs hommes contre 800 000 soldats allemands, au cours de l’opération Bagration. Une opération qui a forcé l’armée hitlérienne à battre en retraite sur 500 kilomètres en quelques semaines, mais que « personne ne connaît aujourd’hui », déplore l’historien.

Se souvenir

Le problème, selon M. Carley, c’est que « le récit culturel de la guerre » qui s’est construit à partir de 1945 s’inscrivait dans un contexte de guerre froide. « Cela nous a fait oublier toute la contribution de l’Union soviétique dans cette guerre. Il ne faut pas oublier qu’ils ont eu plus de 20 millions de morts. Il est donc important de déconstruire le discours actuel pour donner sa juste place à tous les éléments de l’histoire de cette guerre. »

 
Photo: Associated Press Le commandant en chef des forces alliées, Dwight D. Eisenhower, venu saluer les parachutistes qui seront les premiers à poser le pied sur le sol français, dans la nuit du 5 au 6 juin. Leur mission était essentielle à la réussite du débarquement.

Rémi Landry ajoute qu’il est primordial de perpétuer le souvenir des conflits guerriers des dernières décennies, en plus de celui de la guerre de 1939-1945. « Il ne faut pas oublier ces événements, qui font partie de notre passé. Il faut se souvenir, parce qu’il faudrait être un jour en mesure de trouver des solutions paisibles pour éviter l’odieux. Il faut que les nouvelles générations comprennent les coûts de ces sacrifices et les coûts de ces conflits, d’un point de vue humain. »

Le contexte politique international actuel donne aussi à réfléchir, selon M. Landry. « Est-ce que nous sommes au début d’une nouvelle guerre froide, ou encore au début d’une nouvelle période d’instabilité, en raison du renouveau populiste et nationaliste ? Certains le croient, donc, il faut peut-être prendre le temps de réfléchir aux solutions pour éviter un retour vers une période guerrière et meurtrière. Bref, à une période de grande noirceur. »

Cérémonie de commémoration

C’est de Portsmouth, dans le sud de l’Angleterre, qu’étaient partis bon nombre des quelque 150 000 soldats alliés s’apprêtant à participer au débarquement en Normandie. Et c’est à Portsmouth, 75 ans plus tard, que les chefs d’État ont commémoré l’offensive qui allait amorcer la libération de l’Europe du nazisme.

Donald Trump, Theresa May, Justin Trudeau, Emmanuel Macron et Angela Merkel — dont les naissances sont toutes postérieures au jour J — ont rempli mercredi leur devoir de mémoire lors d’une cérémonie présidée par la reine Élisabeth II, qui était, elle, âgée de 18 ans à l’époque. Trois cents combattants alliés ayant participé au débarquement étaient également présents. Du nombre, le mitrailleur antiaérien Albert Roy, du Manitoba, qui, à 95 ans, retournait en Normandie pour la première fois depuis juillet 1944.

Lors de leur allocution, certains chefs d’État ont fait la lecture de documents issus du passé.

Le président français, Emmanuel Macron, a lu la lettre d’adieu déchirante d’un jeune résistant, Henri Fertet, fusillé à l’âge de 16 ans. Après 87 jours d’emprisonnement et de torture, il écrivit à ses parents : « Je meurs pour ma patrie. Je veux une France libre et des Français heureux. […] Quelle mort sera plus honorable pour moi que celle-là ? »

Theresa May, dont c’est probablement la dernière sortie comme première ministre britannique, a quant à elle lu une lettre retrouvée sur le corps du capitaine Norman Skinner adressée à son épouse : « Même si je donnerais tout pour être auprès de toi, je n’ai jusqu’à présent pas eu le moindre désir de me soustraire à la tâche que nous avons à accomplir. »

Le président américain, Donald Trump, a pour sa part misé sur une prière récitée à la radio par Franklin D. Roosevelt le 6 juin 1944.

Les chefs d’État se retrouveront jeudi, de l’autre côté de la Manche, pour la suite des cérémonies.
 
Le Devoir avec l’Agence France-Presse et La Presse canadienne

Le débarquement en chiffres

Forces navales : 285 000 marins se trouvent à bord de plus de 7000 navires. La contribution de la Marine royale canadienne est de 110 navires et de 10 000 marins.

Soldats : 130 000 se trouvent sur les plages en fin de journée le 6 juin, dont environ 18 000 Canadiens.

Véhicules : 6000 véhicules réguliers ou à chaînes et 600 canons sont débarqués.

Forces aériennes : plus de 7000 bombardiers et chasseurs sont disponibles. Les appareils alliés font environ 14 000 sorties le 6 juin, contre environ 250 par la Luftwaffe.

Bilan des pertes (morts, blessés, disparus) : durant les deux mois et demi de campagne en Normandie (6 juin au 21 août), le bilan s’élève à 450 000 chez les Allemands et à 210 000 chez les Alliés. Chez les Canadiens, ce bilan s’élève à 18 000, dont plus de 5000 morts.