Procès Cadotte: la compassion n’excuse pas le crime

La juge Hélène Di Salvo a indiqué que le crime de Michel Cadotte ne pouvait rester impuni, même s’il a agi par compassion.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La juge Hélène Di Salvo a indiqué que le crime de Michel Cadotte ne pouvait rester impuni, même s’il a agi par compassion.

Même s’il a étouffé son épouse atteinte d’Alzheimer pour que cessent ses souffrances, Michel Cadotte a commis l’irréparable, a rappelé la juge Hélène Di Salvo, qui a condamné mardi l’aidant naturel à une peine de prison de deux ans moins un jour pour s’assurer qu’il ne soit pas perçu comme un « héros ».

« Quelle que soit la motivation, et même au nom de la compassion, ce geste doit être dénoncé », a souligné la juge Di Salvo, qui avait déjà annoncé que son verdict sur la peine serait l’un des plus difficiles à rendre de sa carrière.

Tenant compte de la nécessité de dissuader quiconque de poser un tel geste, la juge a condamné M. Cadotte à une peine de 2 ans et 204 jours d’emprisonnement. La juge Di Salvo a par ailleurs tenu compte des 205 jours de détention préventive de l’accusé, ce qui lui permet de purger sa peine dans une prison provinciale plutôt que dans un pénitencier fédéral.

Assis dans le box des accusés, Michel Cadotte est demeuré calme durant l’heure qu’a duré l’audience.

« On ne peut poser ces gestes à l’égard d’une personne malade, vulnérable, dépendante et incapable de manifester sa volonté, et ce, même si dans le passé la personne malade a exprimé son désir de mourir », lui a signifié la juge.

Au prononcé du verdict, il s’est tranquillement levé et a tendu les mains vers les constables spéciaux, qui l’ont menotté. Après avoir échangé quelques mots avec ses avocats, M. Cadotte a pris le chemin de la prison. Celui-ci devra, à sa sortie de prison, effectuer 240 heures de travaux communautaires et sera soumis à une probation de trois ans. « Bonne chance pour la suite des choses M. Cadotte », lui a glissé la juge.

La Couronne tout comme la défense n’ont pas caché leur déception devant la décision rendue par la juge. Les deux parties, qui réclamaient des peines diamétralement opposées, ont d’ailleurs indiqué qu’elles analyseront s’il y a lieu de faire appel.

« C’est difficile à digérer parce que c’est beaucoup plus que ce qu’on avait demandé », a laissé tombé Elfriede Duclervil, une des avocates de M. Cadotte. La défense réclamait un maximum de 12 mois de prison.

« Vu les enjeux importants soulevés par la présente affaire, soyez assurés que nous procéderons à un examen minutieux de la décision », a, de son côté, indiqué la procureure du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), Geneviève Langlois, qui demandait huit ans de pénitencier.

Détresse des aidants naturels

Bien que le procès de M. Cadotte ait exposé le drame quotidien des proches aidants, la juge a rappelé qu’aux yeux de la justice, il s’agit d’un homme qui a commis un geste illégal.

« Si nous pouvons comprendre que la situation dans laquelle M. Cadotte s’est retrouvé ait pu entraîner le geste fatidique, il demeure qu’aux yeux du droit, ce geste ne peut être excusé », a indiqué la magistrate.

M. Cadotte, qui a été l’aidant naturel de sa femme pendant plus de neuf ans, avait admis l’avoir étouffée pour mettre fin à ses souffrances le 20 février 2017.

La maladie d’Alzheimer avait complètement fait perdre son autonomie à Jocelyne Lizotte. Elle ne reconnaissait plus personne, elle ne pouvait manger que des aliments en purée et, en raison de son errance, elle devait être retenue par contention sur une chaise gériatrique toute la journée.

« Elle souffrait trop, je ne voulais plus qu’elle souffre. J’avais mal pour elle, ça n’avait plus d’allure », avait expliqué M. Cadotte au jury.

La Couronne réclamait une condamnation de meurtre au deuxième degré, mais le jury s’est rangé du côté de la défense, qui a plaidé que l’état d’esprit de M. Cadotte était perturbé par une dépression majeure lorsqu’il a mis fin aux jours de Mme Lizotte. L’homme de 58 ans a été reconnu coupable d’homicide involontaire en février dernier.

Il a causé la mort par suffocation de la femme qu’il aimait et, contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, ceci ne fait pas de lui un héros

« Il a causé la mort par suffocation de la femme qu’il aimait et, contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, ceci ne fait pas de lui un héros », a dit la juge Di Salvo.

Devant une salle d’audience bondée, où se trouvaient plusieurs proches de Mme Lizotte, la juge a qualifié cette affaire de « tragique, triste et pathétique ».

« Il s’agit d’un homme amoureux, épuisé, usé, souffrant de dépression, qui a donné neuf ans de sa vie pour que son épouse conserve une certaine dignité, qu’elle ne souffre pas trop et qu’elle obtienne les soins nécessaires […] Mais, il a commis l’irréparable », a-t-elle laissé tomber.

La juge Di Salvo a également évoqué les bouleversants témoignages des proches de Mme Lizotte qui avaient témoigné des conséquences de la mort tragique de Mme Lizotte. « Le Tribunal leur souhaite de trouver un peu de paix avec le temps et que la fin de ce procès leur permettra de vivre leur deuil », a-t-elle dit.

Une peine juste

La peine imposée à M. Cadotte se devait d’envoyer un message fort, soutient la juge retraitée de la Cour du Québec, Nicole Gibeault. « Il y a un message de dénonciation et de dissuasion à envoyer. Pour certains, la peine ne sera pas suffisante parce qu’il a enlevé la vie d’une personne vulnérable, alors que pour d’autres, il s’agira d’une peine trop sévère parce qu’il s’agit d’un aidant naturel », souligne Mme Gibeault.

L’ancienne juge rappelle que, bien qu’elle soit déchirante, la décision d’emprisonnement à l’égard de M. Cadotte est une peine juste qui répond aux fins de la justice.

« La décision du Tribunal est individualisée à la personne qui a commis le crime. La juge a constaté que M. Cadotte était un aidant naturel, mais ce n’est pas là-dessus que sa décision devait se baser », soutient-elle.

La juge Di Salvo l’a répété tout au long du procès, l’histoire de Jocelyne Lizotte et de Michel Cadotte a soulevé les passions dans l’opinion publique. « On ne peut qu’espérer que les cris d’alarme concernant les difficultés des aidants naturels ainsi que la problématique du nombre grandissant de personnes atteintes d’Alzheimer auront été entendus ».

Le Regroupement des aidants naturels du Québec (RANQ) estime qu’il faut tirer des leçons du drame qu’a exposé le procès de M. Cadotte. « C’est un cas isolé, le passage à l’acte est rare, mais reste que les idées homicidaires sont présentes chez plusieurs aidants naturels », indique Mélanie Perroux, coordonnatrice du RANQ. Celle-ci martèle que l’aidant naturel, au même titre que la personne aidée, devrait avoir son propre dossier médical. « J’espère vraiment que le gouvernement du Québec en tienne compte dans la politique de la proche aidance qui doit être prochainement annoncée », ajoute-t-elle.

5 commentaires
  • Claire Dufour - Abonnée 29 mai 2019 02 h 20

    Jugement!

    Difficile mais juste. Le juge a été d'une impartialité sans se laisser gagner par les émotions.

    • Jacques de Guise - Abonné 29 mai 2019 10 h 25

      Je n'ai pas la même perception que vous. La juge a manqué une belle occasion de faire évoluer la compréhension de la vie humaine, sa fragilité, sa vulnérabilité et surtout l'importance du rôle des sentiments et des émotions justement dans l'agir humian. Il aurait fallu que la juge se sorte de cette fausse dichotomie entre raison et émotion, et reconnaisse que l'agir humain est souvent guidé par l'affectivité au sens large. Il est là le noeud du problème qui a encore été escamoté!

  • Yvon Bureau - Abonné 29 mai 2019 06 h 34

    Urgence de remplir nos Directives médicales à mourir

    Cette triste et douloureuse histoire invite+++ toute personne âgée à avoir fait son testament,
    son mandat en prévision d’inaptitude, avoir désigné ses mandataires,
    fait ses directives anticipées de fin de vie et surtout rédiger ses Directives médicales anticipées DMA).
    Bref, ça invite tout adulte.

    Une grande campagne de sensibilisation et de promotion des DMA devrait être entreprise par le MSSS.

    À l’occasion de son 50e anniversaire, si la FADOQ invitait tous ses membres à faire remplir et signer et placer dans le Registre leurs DMA?
    Mourir, c'est d'abord et avant tout l'affaire des personnes de 50 ans et +

    L’Affaire Vincent Lambert de France nous incite +++ à passer +++ aux DMA. En France, ils ont le DA, non contraignantes malheureusement. Heureusement au Québec, elles sont contraignantes. Fierté au Québec.

    En attendant de pouvoir placer notre demande d'Aide médicale à mourir dans nos DMA, il est important et urgent que nous rédigions nos DMA et les placions dans le Registre. Compassion pour soi et pour ses proches et pour ses soignants invite, même plus, oblige.

    Rédiger ses DMA est une acte d'amour et de haut civisme.

    • Yvon Bureau - Abonné 29 mai 2019 20 h 46

      Titre : Urgence ... directives médicales anticipées («non à mourir». Mes excuses.

      J'ajoute ce commentaire ;
      Hâte au Jugement Gladu-Truchon. Hypothèse : C-14 sera jugé anticonstitutionnel.
      Autre hypothèse : ni le Fédéral ni le Québec n’iront en appel, si ma 1e hypothèse est valide. Question de cohérence (Lametti)… et loin des Couillard-Philpott-Wilson-R.
      Et sera terminée enfin la discrimination des grands souffrants adultes aptes.

      Cela bien avant l’élargissement (les adultes inaptes) … Bien sûr que je suis certain que les demandes d’AMM doivent faire partie des DMA.
      La Presse devrait inviter +++ le ministre de la Justice Lametti à demander l’avis de la CSC sur C-14. Avant la fin de ce mai. Ça ne coûterait rien et ça rapporterait tellement. SVP!
      Il est souvent affirmé que plus de 90% des aidants naturels seraient d'accord pour que la demande de l'AMM fasse partie des DMA. Ainsi on fera diminuer de façon drastique le nombre des suicides et les «meutres par compassion».

  • Serge Lamarche - Abonné 30 mai 2019 01 h 17

    Tuer une morte-vivante

    Le fait qu'il fasse de la prison en fait plus un héros, justement. Un héro n'est pas celui qui risque et a tout facilement quand même.
    Selon moi et la description de mme Lizotte, elle était pratiquement morte dans la tête.
    Il me semble que c'est moins pire qu'un avortement bien ordinaire...