Des aînés déracinés de leur communauté

Jean-François Venne Collaboration spéciale
La vie sociale des aînés s’organise souvent autour des autres habitants de la résidence. Lorsque cette dernière ferme ses portes, ces nouvelles amitiés sont perdues.
Photo: iStock La vie sociale des aînés s’organise souvent autour des autres habitants de la résidence. Lorsque cette dernière ferme ses portes, ces nouvelles amitiés sont perdues.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

C’est un véritable cri d’alarme que lançait récemment le Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA). Dans plusieurs régions du Québec, des personnes âgées doivent quitter leur communauté, où elles ont souvent passé toute leur vie, en raison de la fermeture de leur résidence.

« C’est un choc terrible pour eux, certains ne s’en remettent jamais », s’attriste Yves Desjardins, p.-d.g. du RQRA. Il rappelle que le cercle social des personnes âgées se rétrécit avec les années, à mesure que décèdent les frères et soeurs, conjoints et amis. La vie sociale s’organise souvent autour des autres habitants de la résidence. Lorsque cette dernière ferme ses portes, ces nouvelles amitiés sont perdues. Une brisure d’autant plus douloureuse que, dans plusieurs régions, les résidences sont très éloignées les unes des autres.

Des résidences vulnérables

Entre le 1er janvier 2014 et le 16 janvier 2019, 439 résidences ont cessé leurs activités au Québec, selon les chiffres du RQRA. La Montérégie a été la plus touchée avec 69 fermetures de résidences. La région Mauricie–Centre-du-Québec et Montréal suivent avec respectivement 54 et 53 fermetures. Toutefois, la perte de 34 résidences dans le Bas-Saint-Laurent a un impact potentiellement beaucoup plus dramatique que les 53 fermetures de Montréal, en raison de la taille plus petite de la population et de la difficulté à se reloger dans une résidence située à proximité.

Quand on imagine les résidences pour aînés, on pense souvent aux tours qui se multiplient en milieux urbains, mais en fait, la majorité d’entre elles sont beaucoup plus petites. « Environ les deux tiers des résidences au Québec comptent moins de 50 logements et un tiers n’en compte même pas dix », précise Yves Desjardins.

Or, les données du RQRA montrent que ce sont surtout les plus petites résidences qui cessent leurs activités. Encore récemment, Aide-maison Vallée de la Matapédia annonçait la fermeture de ses maisons d’hébergement de Sayabec et Val-Brillant. En cinq ans, 255 résidences comportant zéro à neuf logements ont fermé. Cela représente plus de 58 pour cent du total des pertes. Le Québec a aussi perdu 155 résidences de 10 à 49 logements et 29 résidences de 50 logements et plus.

« Les frais d’exploitation sont sans cesse en croissance, les exigences gouvernementales aussi, mais les revenus des aînés, eux, n’augmentent pas, donc les petits propriétaires ne peuvent pas beaucoup augmenter les loyers pour faire face aux nouvelles dépenses », explique Yves Desjardins. En 2017, le coût moyen d’un loyer pour une place standard en résidence était de 1729 $ par mois, en hausse de 3 % par rapport à 2016, selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL).

À cela s’ajoute la difficulté d’embaucher des travailleurs comme des préposés aux résidents et du personnel de cuisine. Certains propriétaires s’épuisent donc à travailler pour combler les besoins, tout en s’échinant à résoudre l’équation budgétaire. Plusieurs finissent par jeter l’éponge. Cela s’est traduit par la perte de 7819 logements en cinq ans, dont 1168 en Montérégie, 1153 en Mauricie–Centre-du-Québec, 543 au Bas-Saint-Laurent et 242 en Abitibi-Témiscamingue.

Soutenir le maintien à domicile

Que faire pour permettre aux aînés de vieillir paisiblement dans leur communauté ? Le RQRA croit qu’une bonne partie de la solution se trouve dans le soutien financier aux personnes âgées, ce qu’il entend démontrer, chiffres à l’appui. En effet, l’organisme a commandé une étude à la firme KPMG, notamment pour illustrer l’avantage financier que le gouvernement tire du maintien à domicile par rapport à l’institutionnalisation dans les CHSLD.

« Nous demandons surtout au gouvernement d’augmenter son appui financier pour les aînés en perte d’autonomie, dont les revenus sont faibles, soutient Yves Desjardins. Ce n’est pas pour qu’ils se paient du luxe, c’est simplement pour qu’ils puissent couvrir les coûts de certains services leur permettant de rester dans leur résidence plus longtemps. »

En effet, si la résidence privée ne peut pas fournir gratuitement les services de plus en plus importants dont a besoin une personne en perte d’autonomie et que cette dernière n’a pas les moyens de se les payer, elle devra partir vers un CHSLD. Ironiquement, cela mène parfois à des problèmes d’inoccupation dans certaines résidences privées, ce qui complique encore plus la recherche de l’équilibre budgétaire et peut favoriser la fermeture de ces endroits.

« La ministre Marguerite Blais comprend bien ces problèmes et semble ouverte à apporter des correctifs pour améliorer la situation, et ce serait vraiment important de le faire rapidement », conclut le p.-d.g. du RQRA. Chose certaine, l’organisme n’entend pas baisser les bras et continuera à mener sa campagne de sensibilisation sur ce sujet.