Le Québec face à ses paradoxes

Près de la moitié des répondants ont indiqué croire que leur «mode de vie est menacé par la présence d’immigrants issus de minorités religieuses».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Près de la moitié des répondants ont indiqué croire que leur «mode de vie est menacé par la présence d’immigrants issus de minorités religieuses».

Heureux de vivre dans une société composée d’une diversité de groupes culturels et religieux, les Québécois sont aussi méfiants par rapport à eux : 47 % des répondants d’un nouveau sondage estiment ainsi que leur « mode de vie est menacé » par la présence d’immigrants issus de ces minorités. Et c’est l’islam qui suscite le plus de malaise dans ce portrait.

« Les gens ont cette capacité de dire qu’on aime la diversité, mais avec des limites, et parfois des limites importantes accompagnées de préjugés », remarque Jack Jedwab, directeur de l’Association d’études canadiennes (AEC), qui a commandé le sondage à la firme Léger.

Celui-ci a été mené en amont des consultations particulières sur le projet de loi 21 sur la laïcité. Présentée vendredi au Devoir et à la Gazette, l’analyse des données du coup de sonde met en lumière une profonde division générationnelle sur la question des signes religieux. Mais elle révèle aussi une série d’« ambiguïtés » par rapport aux religions minoritaires, note M. Jedwab.

Par exemple, seuls 28 % des répondants ont dit avoir une opinion positive de l’islam (contre 60 % par rapport au catholicisme). Les musulmans sont mieux perçus que leur religion (37 %), mais ils demeurent loin des catholiques (66 %). Le hidjab suscite pour sa part 28 % d’opinion positive, alors que la croix est bien vue par 55 % des répondants.

Un Québécois sur trois pense aussi que l’islam est une religion dont les fidèles tentent « de convaincre tout le monde d’adhérer à leur groupe religieux » (52 % ont répondu non à cette question). On soupçonne beaucoup moins le prosélytisme dans le christianisme (16 %) ou le judaïsme (13 %).

Menacé ?

Plus largement, 47 % des répondants ont indiqué croire que leur « mode de vie est menacé par la présence d’immigrants issus de minorités religieuses » — c’est là une question qui divise, car 45 % ne voient pas de menace. L’idée d’interdire le port de signes religieux visibles dans les espaces publics (et non seulement pour certains employés de l’État durant l’exercice de leurs fonctions) reçoit notamment l’assentiment de 43 % des personnes interrogées.

Globalement, un Québécois sur quatre (26 %) dit être d’accord avec l’idée que « les minorités religieuses devraient être encouragées à renoncer à leurs coutumes et à leurs traditions ».

On peut toutefois lire cette donnée à l’envers et relever que les deux tiers des Québécois (64 %) pensent précisément le contraire. Ou encore qu’un nombre égal de répondants disent « aimer vivre » dans une société composée de plusieurs groupes religieux et culturels. Même chose pour l’affirmation voulant que « notre société tolère et accepte les coutumes et les traditions des minorités religieuses », approuvée par 66 % des répondants.

Contradictoires, les Québécois ? M. Jedwab rappelle d’abord qu’ils n’ont pas l’apanage des paradoxes. « Mais ce n’est pas toujours logique », reconnaît-il. Le chercheur avance qu’il « pourrait être intéressant que le premier ministre Legault propose d’investir des fonds dans le combat » contre les préjugés racistes.

Les jeunes rejettent le PL21

Les Québécois demeurent par ailleurs résolument favorables au projet de loi 21 (PL21), montre le sondage Léger — ce qui confirme les conclusions de plusieurs autres coups de sonde.

Près des deux tiers des répondants (63 %) soutiennent l’idée d’interdire les signes religieux aux policiers, aux gardiens de prison et aux juges (le projet de loi ne vise pas spécifiquement les juges, mais demande au Conseil de la magistrature « d’établir des règles traduisant les exigences de la laïcité de l’État »). Près de six Québécois sur dix (59 %) sont aussi favorables à l’interdiction des signes religieux pour les enseignants des écoles publiques.

Sauf que ces résultats cachent une profonde division entre les Québécois plus jeunes et ceux plus âgés. Ainsi le groupe des 18-24 ans est-il favorable à ce que les enseignants puissent porter des signes religieux (49 % pour et 33 % contre), alors que les 55-64 ans sont tout à fait opposés à cette idée (20 % pour et 71 % contre).

Une même division s’observe en ce qui concerne le port de signes religieux par les juges et les policiers : les 18-24 ans y sont plutôt favorables (46 % pour et 36 % contre), alors que les 55 ans et plus sont contre à 78 %.

C’est là un clivage que l’on peut voir à plusieurs endroits dans le sondage. Quand on leur demande si « les fonctionnaires qui portent des signes religieux [au travail] imposent leurs valeurs », une majorité de Québécois (56 %) répond non. Mais deux fois plus de répondants du groupe 55-64 ans ont dit oui (41 %) que de répondants âgés de 18 à 24 ans (20 %).

D’autres résultats du sondage seront dévoilés la semaine prochaine — notamment la perception plus précise des anglophones sur ces questions, de même qu’un volet national.

Le sondage a été mené en ligne du 3 au 7 mai auprès de 1212 Québécois. Il n’y a pas de marge d’erreur applicable, mais un échantillon probabiliste de 1000 répondants a une marge d’erreur de 3,09 % dans 19 cas sur 20.

38 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 18 mai 2019 06 h 55

    Attention

    C'est un sondage en ligne, avec échantillon ''non probabiliste'', c'est-à-dire qu'il peut ne pas être vraiment représentatif de l'ensemble de la population en termes de classe sociale, revenu, éducation, origine ethnique, langue maternelle, etc.

  • Marcel Vachon - Abonné 18 mai 2019 07 h 43

    ... et le ROC?

    Les 2/3 des québéquois sont très tolérants aux religions diverses selon la question "Société diversifiée et tolérance religieuse". Très bien. Un sondage semblable fait dans le ROC, il y a quelques mois, indiquait des résultats semblables.

  • Raynald Rouette - Abonné 18 mai 2019 07 h 48

    Le résultat du confort et de l’indifférence


    Les québécois ont laissé faire et laissé dire. Lentement et inexorablement depuis « la révolution tranquille » du Québec, le temps a fait son œuvre. Le Québec est devenu un champ miné, autant de l’intérieur que de l’extérieur. Les causes? Ça a commencé comme ça...

    1)-1980, 1ère tentative (échec) par référendum pour libérer le Québec des griffes d’Ottawa.

    2)-1982, coup de force d’Ottawa vis-à-vis le Québec avec l’établissement d’un gouvernement des juges et la charte canadienne et la loi sur le multiculturalisme visant strictement à noyer le Québec avec une immigration tout azimuts.

    3)- 1995, 2ème échec des Québécois pour se libérer.

    4) 1998, envoi par Ottawa de Jean Charest du clan du  »NON » pour continuer à affaiblir le Québec avec succès.

    Ajouter à cela l’ignorance et l’indifférence des jeunes pour l’histoire du Québec, indifférence partagée par les différentes vagues d’immigrations depuis 1982 et tout particulièrement celles des débuts des années 2000 avec un islam revendicateur et irrespectueux du Québec, société et vraie terre d’accueil!

    Paradoxes dites-vous?

    • Claude Bariteau - Abonné 19 mai 2019 10 h 10

      Il y a 37 ans, M. Trudeau-père dit que des changements au Québec et au Canada se feraient sur le long terme. Aussi laissa-t-il du lest avec une clause dérogatoire de cinq ans renouvelable, estimant qu'elle aurait peu d'incidence sur le long terme.

      Si nous estimons le long terme à cinquante ans, les résultats comparant les 18-24 ans aux 55 et plus révèlent que le long terme se rapproche.

      Cela dit, il faut ajouter les efforts du Canada à persuader les jeunes qu'ils vivent dans un État plurinational et sont des sujets-ayants-droit plutôt que des citoyens et des citoyennes qui définissent les contours de leur environnement.

      C'est surtout ce que révèle ce sondage en comparant des jeunes et des plus vieux. Pour les promoteurs du Canada de 1982, ils peuvent se conforter. Ils sont près de la ligne d'arrivée. Il leur suffit de poursuivre leurs activités auprès des jeunes.

      Il y a quand même un hic. Le Trudeau-père fut un grand promoteur de l'exploitation des sables bitumineux et le Trudeau-fils poursuit et fait de l'acrobatie pour dire en même temps qu'il veut sauver la planète.

      À mes yeux, il risque l’opprobre avant que le long terme boucle la boucle.

  • Samuel Prévert - Inscrit 18 mai 2019 07 h 52

    Une image choquante

    Ça doit faire trois fois que Le Devoir nous présente, pour illustrer l'immigration, cette même photo dans laquelle se trouve une fillette voilée. Je tiens à vous faire savoir que c'est ce genre de photos qui m'incite à ne pas m'abonner au journal. Je la trouve très choquante.

    Il serait par ailleurs intéressant d'effectuer un sondage auprès des immigrants pour savoir ce qu'ils pensent des immigrants... Je travaille auprès de cette clientèle depuis plus de 20 ans et certains seraient surpris de constater la méfiance et parfois même l'hostilité des uns envers les autres....

    L'article ne mentionne pas le nombre d'immigrants que reçoit le Québec, sans compter le nombre d'individus qui franchissent notre frontière, et que ce nombre très élevé pour notre population peut influencer l'attitude et les perceptions des Québécois à l'endroit des immigrants. Mais, ce problème ne relève pas des immigrants ; il est politique...

    • Jacques Gagnon - Abonné 18 mai 2019 23 h 00

      Cette enfant a sans doute elle-même fait le choix éclairé et libre, étant donné son grand âge, de porter librement le voile. On est dans l'absurdité avec cette prétendue liberté de choix. S'il y avait une réelle liberté, elles le porteraient comme et surtout quand bon leur semble, à l'école comme ailleurs. Je crois que les immigrants qui arrivent avec cette idée se gourent complètement sur le vrai sens de la liberté et de la responsabilité que l'on vit ici.

  • Françoise Labelle - Abonnée 18 mai 2019 08 h 02

    Formes floues dans la brume

    D'une part, notons pour une fois, qu'on reconnaît que le sondage est «en ligne» et n'est donc pas probabiliste. Il y a une littérature abondante qui met en garde contre les conclusions qu'on tire de ces sondages (Pew, Scientific American, etc.) qui s'apparentent plutôt au marketing. Il y a des cas spectaculaires d'échec de ces sondages.

    D'autre part, peu importe la méthodologie, les mots utilisés sont abstraits et leur référence plutôt floue. Qu'est-ce que les québécois connaissent de l'islam ou de l'hindouisme? Qui jugent-ils vraiment quand ils jugent une religion ou une culture? Probablement les intégristes, plus tonitruants. Enfin, on mélange allègrement culture et religion. La publication de ce sondage dans le «débat» sur la loi 21 peut laisser penser que ce n'est pas très clair dans l'esprit des commanditaires.