Pendant l’hiver: il y a de la vie dans la glace

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Avec les changements climatiques, les hivers québécois sont de plus en plus courts.<br />
 
Photo: Marie-Andrée Fallu Avec les changements climatiques, les hivers québécois sont de plus en plus courts.
 

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Pour la plupart d’entre nous, l’image d’un lac gelé n’évoque généralement pas l’idée d’une vie grouillante, mais pour Milla Rautio, c’est tout autre chose ! Cette spécialiste en limnologie hivernale se passionne pour les organismes présents dans la couche de glace qui recouvre les plans d’eau québécois.

La chercheuse arrive au Québec en 2003 pour effectuer un postdoctorat à l’Université Laval : « Je souhaitais étudier dans un pays d’hiver, le froid, c’est ma passion », lance la titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écologie aquatique boréale et polaire, professeure au Département de sciences fondamentales de l’Université du Québec à Chicoutimi et membre du GRIL. « Je connaissais déjà le GRIL avant d’arriver ici et comme le regroupement compte tous les limnologistes, c’était naturel pour moi de collaborer avec eux », ajoute-t-elle. Ce que la professeure apprécie du regroupement, c’est la qualité de la communication et de la collaboration entre tous les chercheurs.

Au départ, les recherches de Milla Rautio portaient principalement sur le zooplancton des lacs boréaux et nordiques. Elle tentait alors de comprendre leur mode de vie sous laglace : « Contrairement à ce qu’on peut penser, l’hiver n’est pas une saison de repos pour tous les organismes », explique-t-elle en ajoutant que « certains d’entre eux vont même jusqu’à se reproduire sous la glace ». En fait, ils déploient les mêmes stratégies que les organismes terrestres : « Comme les ours, ils accumulent les gras, les lipides, les Oméga-3 tout au long de l’année pour être capables de survivre au froid del’hiver. » La ressemblance s’arrête ici, car contrairement aux ours, les zooplanctons vont prendre une couleur rougeâtre. Cette pigmentation est due aux caroténoïdes, des antioxydants qui vont protéger l’organisme. « Tout ce gras et ces pigments constituent une nourriture de grande qualité pour les prédateurs », affirme Milla Rautio.

Après avoir étudié la vie des zooplanctons sous les glaces, aujourd’hui, la chercheuse et son équipe ont eu l’idée d’aller voir ce qui se passe dans la glace des lacs et des cours d’eau. Depuis longtemps, les océanographes se sont penchés sur la vie présente dans les glaces marines, comme les algues, qui sont une source importante de production. « Mais on avait toujours pensé que les glaces d’eau douce, contrairement aux glaces océaniques, étaient trop denses pour héberger des organismes », explique Milla Rautio.

Du carbone dans la glace

Ce qu’elle a découvert, ce ne sont peut-être pas des organismes vivants — quoiqu’il y ait quelques algues prises dans ces glaces —, mais du carbone : « Il y a une grande accumulationde carbone organique qui provient des bassins versants à l’automne, mais aussi des pluies hivernales qui sont de plus en plus fréquentes. » Les carottes de glace prélevées par la chercheuse comportaient toutes des strates de carbone, ce qui fait dire à Milla Rautio qu’il « y a plus de carbone organique dans la glace que dans la colonne d’eau sous la glace ».

À l’heure actuelle, il est impossible de dire si cette découverte est une bonne ou une mauvaise nouvelle, « mais on pense que c’est extrêmement important pour le lac au printemps, assure la chercheuse. Quand la glace fond, le carbone ainsi libéré est alors disponible pour les micro-organismes, qui l’utilisent comme source d’énergie ».

Cette recherche qui n’en est qu’à son deuxième hiver vient d’obtenir un financement pour se poursuivre : « Tous les résultats qu’on a obtenus jusqu’à maintenant sont très excitants parce qu’on découvre que cette glace fournit plein de nutriments », s’exclame Milla Rautio.

Toutefois, comme ces découvertes sont toutes récentes, il est encore trop tôt pour tirer de grandes conclusions.

Les changements climatiques, on le sait font en sorte que les hivers québécois ne sont plus les mêmes, « la saison est plus courte, la glace est plus mince et il y a de plus en plus d’épisodes de pluie qui emportent de grandes quantités de carbone terrestre. Est-ce que ce sera positif ou non? On ne le sait pas encore… » Les prochaines étapes de la recherche seront importantes puisqu’elles tenteront de répondre à cette question.

La chercheuse et son équipe essaieront de savoir si ce carbone stocké dans la glace se transforme pendant l’hiver : « Jusqu’à présent, certains de nos résultats suggèrent qu’une transformation physique et biologique s’opère. » À l’image du printemps, qui est une saison importante pour les écosystèmes des lacs, alors que les algues entament leur photosynthèse. « On croit que de la même façon, le carbone libéré de la glace aura une influence tout au long de l’été, c’est ce qu’on va découvrir… »