Espèces exotiques envahissantes: que la guerre commence!

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Contrairement à la majorité des espèces, la tanche a d’abord envahi le fleuve Saint-Laurent.<br />
 
Photo: Getty Images / iStockphoto Contrairement à la majorité des espèces, la tanche a d’abord envahi le fleuve Saint-Laurent.
 

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Introduites de manière accidentelle ou volontaire, les espèces exotiques envahissantes se propagent rapidement au détriment de l’agriculture, de l’alimentation, de la qualité de l’eau et des activités récréatives. Mais combien de ces espèces un écosystème peut-il tolérer avant qu’il ne soit perturbé de manière inéluctable ? Selon les spécialistes, il est devenu primordial de déterminer le seuil d’acceptabilité, de poursuivre la lutte et, surtout, de considérer les invasions biologiques non plus comme des histoires de « monstres individuels », mais plutôt comme la conséquence des changements globaux que nous vivons.

Anthony Ricciardi est biologiste spécialiste des espèces envahissantes au sein du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie (GRIL) et professeur à l’École de l’environnement de l’Université McGill. Selon lui, le système hydrographique du Saint-Laurent incluant les Grands Lacs est de loin le meilleur laboratoire vivant.

D’une superficie de 1,6 million de kilomètres carrés, il se classe au 3e rang en importance en Amérique du Nord, après les systèmes du Mississippi et du Mackenzie. Il draine plus de 25 % des réserves mondiales d’eau douce et influence les processus environnementaux detout le continent nord-américain. Plus de 30 millions d’Américains et 15 millions de Canadiens vivent dans le bassin, selon le gouvernement du Canada.

« Le Saint-Laurent est le premier fleuve au monde à être à ce point envahi par des espèces non indigènes, indique Anthony Ricciardi. Il fournit des informations précieuses qui pourront prédire ce qui se passera ailleurs. » Quelque 80 envahisseurs se partagent l’étendue du fleuve, et 190 ont été répertoriés dans les Grands Lacs.

« Sur la surface, rien n’y parait, laisse tomber le professeur Ricciardi. Mais dans les profondeurs, le fleuve est un véritable champ de bataille écologique. C’est la guerre pour la nourriture et le territoire. » Au cours des 70 dernières années, soit depuis l’inauguration de la Voie maritime, sur six espèces découvertes, une a eu un effet négatif sur l’écosystème. Au nombre de ces envahisseurs : les moules zébrées et quagga, le gobie à taches noires et la tanche, le « nouveau conquérant ».

L’introduction de la tanche au Québec résulte d’une souche importée illégalement d’Allemagne en 1986 par un homme d’affaires qui voulait créer une ferme d’élevage en bordure de la rivière Richelieu, raconte Anthony Ricciardi. Les poissons se seraient échappés vers 1991, à la suite d’une crue importante. Sa présence se confirme en 1999, alors qu’un premier spécimen est trouvé par un pêcheur commercial du Haut-Richelieu. Elle atteint le lac Champlain en 2001, puis le fleuve Saint-Laurent en 2005.

« Contrairement à la majorité des espèces, elle a d’abord envahi le fleuve, fait valoir le professeur. Mais une tanche a été capturée près du lac Ontario. C’est le début de l’invasion des Grands Lacs. » L’espèce deviendra connue quand elle sera bien implantée, précise-t-il.

Les plantes envahissantes

Claude Lavoie, professeur à l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval et auteur de l’ouvrage 50 plantes envahissantes. Protéger la nature et l’agriculture, se spécialise quant à lui dans les espèces de plantes envahissantes au sein du GRIL.

Parmi les plus notoires : le roseau commun et la renouée du Japon, « des envahisseurs extraordinaires à peu près indélogeables, de plus en plus communs le long des rivières », le myriophylle à épi, « bien apprécié dans l’aquariophilie », souvent largué avec les restes de l’aquarium, et la berce du Caucase, « une trèsgrande plante dont la sève peut causer des brûlures sévères lorsqu’elle entre en contact avec la peau ».

« Les bateaux de plaisance sont de bons moyens de transport des espèces envahissantes », explique Anthony Ricciardi. Des débris de myriophylle par exemple, s’attachent fréquemment aux coques et aux hélices des bateaux, favorisant ainsi sa prolifération. Résultat du transport, du commerce et de la mondialisation, tout peut être déplacé.

Ce nouvel environnement, doublé de l’absence d’ennemis naturels, rend la tâche d’extermination encore plus complexe, selon Claude Lavoie. « Les plantes envahissantes ont beaucoup d’effets sur la flore et l’agriculture. Elles transforment progressivement l’environnement. Nous ne pouvons pas nécessairement les éliminer, mais nous pouvons en diminuer la contamination en limitant les effets les plus importants. »

Le professeur Lavoie ne connaît aucun exemple de plantes envahissantes ayant été éliminées, « sauf quand elles sont prises au tout début ». La berce du Caucase, toutefois, est la seule espèce dont les populations régressent au Québec, les régions de Chaudière-Appalaches et du Bas-Saint-Laurent ayant mené de vastes opérations pour en diminuer la contamination. Pour les spécialistes, donc, la lutte sera nécessaire.