Les oubliés du plein-emploi

Avec un taux de chômage historiquement bas, les sans-emploi n’ont jamais été aussi convoités au Québec. Pourtant, des dizaines de milliers de prestataires de l’aide sociale et de petits salariés peinent encore à joindre les deux bouts. Portrait des oubliés du plein-emploi.

Jeudi matin, des centaines de personnes faisaient la file devant la banque alimentaire La Bouchée généreuse, à Québec, pour recevoir des produits de subsistance. Quand on demande au directeur, Pierre Gravel, s’il perçoit des impacts positifs de la vitalité économique, il se crispe. « Nous autres, ça augmente tout le temps ! C’est beau de dire que le chômage baisse, mais les gens n’arrivent pas ! On a 500, 550 familles toutes les semaines. »

À la Maison Lauberivière non plus, un refuge de la Vieille Capitale, on ne sent pas trop les effets « positifs » de la rareté de la main-doeuvre. « Je n’ai jamais refusé autant de gens en hébergement, explique le directeur, Éric Boulay. Encore hier, quatre hommes [se sont présentés]. Depuis deux, trois ans, l’itinérance a explosé. »

Les données sur l’emploi sont pourtant plus que positives. En 10 ans, le taux de chômage a dégringolé de 3,9 points de pourcentage, passant de 8,8 % (mars 2009) à 4,9 % (avril 2019). La pauvreté, elle, a reculé moins vite. À peu près à la même période, le taux d’assistance sociale a fléchi seulement de 1,8 point de pourcentage (de 7,4 % à 5,6 % entre février 2009 et février 2019).

Le fait de se retrouver en situation d’assistance sociale n’est ni volontaire ni recherché

« La relation de causalité entre croissance économique et réduction de la pauvreté n’est pas aussi univoque que ce qu’il est généralement admis », souligne à ce sujet le Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion, affilié au ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MTESS).

Comme une roue qui tourne

Comment l’expliquer ? D’un parcours à l’autre se dessinent des embûches, des erreurs, des malchances, des carences qui se répercutent les unes sur les autres. Certains, par exemple, baissent les bras après avoir cumulé les échecs sur le marché du travail. Daniel*, 49 ans, voudrait bien travailler, mais ça ne marche jamais. Il doit chaque fois avoir recours à l’aide sociale. « C’est comme une roue qui tourne, dit-il. Je suis pas capable de garder mes jobs. » Il a fait de l’entretien ménager, de la vitrerie, du pavage, de l’asphaltage. « J’ai de la misère à être accepté des employés. »

644$
C’est la prestation mensuelle de base à l’aide sociale pour une personne apte à l’emploi.

S’ajoute à cela un mal de dos « chronique » et des problèmes d’anxiété, explique-t-il. « J’ai pas de qualité de vie, j’ai pas de “social”, je vais pas nulle part. Je sors pas, je rencontre plus personne, je suis toujours enfermé chez nous tout seul. J’ai pas d’argent pour me payer la télé ; c’est mon voisin qui me passe son signal d’Internet pour que je puisse écouter un peu de télé, pis des affaires sur YouTube. »

Pas moins de 383 046 personnes dépendent de l’aide de dernier recours au Québec. Et 140 424 d’entre elles, jugées inaptes à travailler en raison de handicaps ou de maladies, touchent des prestations mensuelles plus généreuses d’au moins 978 $. Pour les 235 109 autres, considérées « aptes à l’emploi », la prestation de base ne dépasse pas de 644 $ par mois.

À une paie de l’itinérance

Il y a aussi ceux qui travaillent mais ne gagnent pas assez pour subvenir à leurs besoins. Du coup, ils se tournent vers le crédit. « Ils sont pris à la gorge. Ils sont à une paie près de rentrer à Lauberivière », avertit Éric Boulay.

Pour l’organisme Au bas de l’échelle, le contexte économique devrait nous inciter à augmenter le salaire minimum à 15 $ « le plus rapidement possible », croit sa porte-parole Mélanie Gauvin. Elle concède toutefois que les gouvernements ont déjà fait un bout de chemin avec les deux hausses successives de 75 (2018) et de 50 cents (2019) qui ont porté le salaire minimum à 12,50 $ l’heure le 1er mai. Mais attention, les petits salariés sont loin de tous travailler à temps plein, met-elle en garde. « À 20 heures par semaine au salaire minimum, on n’a pas encore la tête sortie de l’eau. »

978$
C’est la prestation mensuelle de base à la solidarité sociale pour une personne jugée inapte au travail à cause d’un handicap ou pour maladie.

Avec la pénurie de main-d’oeuvre, les offres d’emploi sont plus nombreuses pour les jeunes, convient Marie-Noëlle Perron, intervenante à la Maison Tangente, dans Hochelaga-Maisonneuve. « Avant, on pouvait faire un quartier au complet avec des CV, puis on n’avait pas beaucoup d’occasions. Là, les jeunes se font rappeler rapidement, explique-t-elle au Devoir. Mais, souvent, c’est des emplois de nuit, des emplois précaires. Ils vont prendre le jeune pour un mois et après ils le slaquent parce qu’il y a pus d’ouvrage. »

Le secrétaire du CA de l’Association pour la défense des droits sociaux du Montréal métropolitain (ADDS-MM), François Brosseau, travaille au quotidien avec des oubliés du plein-emploi. Son équipe épaule « des jeunes sans diplôme ou des personnes d’un certain âge qui ont perdu leur emploi pour x raisons ». « Ils ont travaillé dans un domaine où ils n’avaient pas besoin d’une grosse instruction. Se recycler et retourner au travail, ce n’est pas évident quand tu as 45, 50 ans », souligne-t-il.

Préjugés tenaces

Jeudi, les élus de l’Assemblée nationale ont adopté une motion soulignant « que le fait de se retrouver en situation d’assistance sociale n’est ni volontaire ni recherché ». Le député péquiste Harold LeBel a rappelé l’importance de combattre les préjugés. « Tu as une étiquette en plein dans le front, un préjugé : maudit BS, paresseux. Il y a de la job pour tout le monde, comment ça, tu ne travailles pas ? T’as juste à bouger. C’est ça qu’on entend dans nos comtés, on le sait. »

Écoutez l'intervention du député péquiste Harold LeBel:

 

Vendredi, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a promis d’investir 138,8 millions de plus pour s’attaquer à la pauvreté. L’argent permettra à des organismes locaux et régionaux de « mettre sur pied des projets d’insertion sociale et d’amélioration des conditions de vie des personnes défavorisées d’ici 2023 », a-t-il annoncé.

Lors d’une conférence de presse tenue en Mauricie, qui compte la plus grande proportion de prestataires d’aide de dernier recours (8,4 %), le ministre a rappelé que « la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale est un enjeu d’importance pour notre gouvernement ».

Plus de 15 ans après l’adoption d’une loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, « une réflexion reste à faire sur nos méthodes et politiques pour aider les Québécois démunis à se sortir de la pauvreté, car ils ne semblent pas s’en sortir plus vite qu’ailleurs et ils y demeurent parfois plus longtemps », notait l’Institut du Québec (IDQ) dans le rapport « Sortir de la pauvreté au Québec » paru en avril dernier. « Une société développée comme le Québec, aux prises avec le vieillissement de sa population, ne peut se permettre de laisser une partie de sa population dans le besoin et doit mettre les outils nécessaires en place pour que tous puissent y contribuer. »


Avec Dave Noël
 

* Le nom de Daniel a été changé pour préserver son anonymat.
 

Le revenu vital

En 2017, 14,4% des Québécois avaient moins de la moitié du revenu médian pour subvenir à leurs besoins, selon la mesure du faible revenu après impôts. Environ 9% des Québécois étaient en situation de pauvreté, si on se fie à la mesure du panier de consommation (MPC), basé sur le coût de divers produits et des services nécessaires pour une famille composée de deux parents et de deux enfants.

 

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